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Full text of "Françoise de Rimini dans la légende et dans l'histoire"

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University of Illinois Library 



i ê 




Imprime 

PAR GEORGES CHAMEROT 

19, Rue des Saints-Pères, 19 

à Cinq Cents Exemplaires numérotés à la Presse 
sur Papier du Japon 

et à Cent Exemplaires non numérotés 
sur Papier teinté 



EXE^lTLctAIT^E V£« 4 



LIBRÂRY 

OF THE 
UNWERSITY OF ILLINOIS 




DANTE AL1GH1ERI 



Fac-SimHé du Portrait des Giunti, d'après l'Epreuve 
du British Muséum. 



CHARLES YRIARTE 






^y r DANS LA LÉGENDE tfJ- 

fi? « <^ 

^<r DANS L'HISTOIRE y** 



AVEC VIGNETTES ET DESSINS INEDITS 



D'INGRES ET D'ARY SCHEFFER 




PARIS 
J. ROTHSCHILD, ÉDITEUR 

l3, RUE DES SAINTS-PÈRES, l3 

i 883 

Tons Droits réservés 



3 

pSJGv 




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716685 







Ml»l M» 



CHAPITRE PREMIER 



ORIGINE DES DEUX FAMILLES 



ortons, si nous le pou- 
vons, un peu de lumière 
surlefaithistoriquetrès 
controversé qui a servi 
de texte à l'épisode cé- 
lèbre du V e Chant de 
Y Enfer de la Divine Co- 
médie : le meurtre de Francesca di Rimini 
et celui de Paolo Malatesta par Giovanni, 
époux de Francesca et frère de Paolo. 

Les archivistes italiens ont mis au jour 




io FRANÇOISE DE RIMINI. 

nombre de documents épars çà et là; on a dis- 
cuté les textes des vieux chroniqueurs, con- 
testé les assertions qui semblaient les mieux 
acceptées et les plus indiscutables; il faudrait 
coordonner le tout, mettre en scène les per- 
sonnages, les replacer dans leur milieu histo- 
rique, et surtout, en s'appuyant sur les seuls 
textes auxquels on puisse accorder une légi- 
time confiance, saisir la vérité historique et 
les circonstances spéciales aux acteurs sous 
la légende poétique qui s'est formée. Cette lé- 
gende, grâce à l'incomparable génie du Dante, 
a pris une vie plus réelle que la vie de l'histoire. 
On ne trace plus aujourd'hui de ces grands 
tableaux historiques où, à larges traits, on 
répand la lumière sur une époque en en 
dégageant la philosophie et éclairant les faits 
supérieurs d'un grand rayon, tandis qu'on 
laisse dans la pénombre les petites menées et 
les actes individuels. C'est la mode de resti- 
tuer une figure; c'est le mot moderne; on 



ORIGINE DES DEUX FAMILLES. il 

multiplie les détails en les accumulant sur un 
seul point, et on arrive à donner un relief inat- 
tendu à tel ou tel personnage qui, jusque-là, 
n'était qu'un comparse dans le grand drame 
historique. 

Quelle est donc la part de la légende dans 
l'épisode du Dante? Et quelle est la part de 
Thistoire? A Sienne, on cherche dans la Ma- 
remme les traces de Pia di Tolommei; à 
Pise, J.-J. Ampère voulait toucher du doigt 
les assises ruinées du monument d'Ugolin, où 
Rosini reconnaissait les restes de la « Tour de 
la Faim » ; nous avons eu la curiosité de re- 
chercher à Rimini, à Pesaro et à San Arcan- 
gelo, les traces de Francesca et de Paolo, et 
celles de Gianciotto leur meurtrier. L'histoire 
en ces périodes est bien obscure, mais il y a 
telles ou telles circonstances indubitables at- 
testées par les documents les plus sérieux, qui 
donnent au fait son véritable caractère et peu- 
vent nous aider à nous former une idée juste 



12 FRANÇOISE DE R I M I N I . 

d'un événement qui semble flotter à l'état de 
légende dans l'histoire, comme les deux âmes 
désolées des victimes, qui ne seront jamais 
séparées, flottent dans l'air méphitique du se- 
cond cercle de l'Enfer. 

Replaçons d'abord le fait dans son milieu 
historique. Les deux victimes et le meurtrier 
appartiennent à ces familles seigneuriales qui 
vont fonder des dynasties dans quelques-unes 
des villes de la haute Italie, assises au bord de 
l'Adriatique. On a désigné les Polenta et les 
Malatesta, comme seigneurs de Ravenne et 
de Rimini ; ils vont l'être en effet : nous som- 
mes dans la deuxième moitié du xin e siècle, à 
l'aurore des républiques italiennes; une évo- 
lution considérable se produit, qui aboutira 
bientôt à la constitution des dynasties locales; 
elles se transmettront régulièrement le pouvoir 
pendant plusieurs siècles; et quelques-unes 
d'entre elles, celles des Montefeltre,ducs d'Ur- 
bino, des Polenta, des Malatesta, jetteront un 



[.ES ROMAGNES AU MOMENT DU MEURTRE. l3 

très vif éclat. C'est aussi l'aurore des libertés 
municipales, et nous ne comprendrons bien 
les faits qui vont s'accomplir, qu'en montrant 
comment, sur les ruines du pouvoir des empe- 
reurs d'Occident, s'étaient fondés ces pouvoirs 
nouveaux qui éludaient tout contrôle, sans ja- 
mais récuser cependant la suzeraineté nomi- 
nale des papes ou celle des Césars successeurs 
de Charlemagne, empereur d'Occident. 



ETAT POLITIQUE DE LA REGION 
AU MOMENT DU MEURTRE 



la fin du ix e siècle, la dislo- 
cation de la monarchie carlo- 
vingienne, avait amené le mor- 
cellement de l'Italie en un 
nombre infini de petites puissances dont au- 
cune n'était indépendante en droit, mais dont 
la plupart l'étaient en fait. Cet état d'anarchie 




H FRANÇOISE DE RI M INI. 

allait aboutir à la constitution de la féodalité; 
sur tous les points s'agglomèrent des forces 
qui constitueront bientôt des droits, et, par une 
sorte d'atavisme politique qui prouve le génie 
des ancêtres, les nouvelles divisions féodales 
s'établiront dans les limites à peu près exactes 
des anciennes provinces romaines, sous le 
nom de duchés, de marquisats, de comtés. A 
leur tête on vit des ducs, des marquis, des 
comtes dont les lieutenants gouvernèrent les 
villes secondaires. Les ecclésiastiques ne fu- 
rent point exclus du gouvernement temporel 
des villes, souvent ils assumèrent la direction 
civile et la direction religieuse. Ils furent Com- 
tesau palais, Archevêques et Évêques au dôme, 
généraux à la bataille; puissants partout, 
d'autant plus obéis que leur autorité spiri- 
tuelle s'appuyait sur une armée. 

A l'origine, la plupart des ducs, marquis et 
comtes étaient de race germanique, quoique 
Italiens par la langue, par les intérêts etlapo- 



LES ROM AGNES AU MOMENT DU MEURTRE. i5 

litique. Les évêques, eux, étaient presque tous 
Italiens ; clercs ou laïques, tous exerçaient dans 
leurs duchés, marquisats ou comtés, tous les 
pouvoirs du gouvernement, et formaient la pre- 
mière classe de la société féodale. Au-dessous 
d'eux régnaient leurs délégués des villes et des 
campagnes, vassaux plus ou moins soumis 
suivant leur puissance, habitant les uns les 
châteaux fortifiés dans l'enceinte des cités, les 
autres les castelli des bourgs, des villages et 
des campagnes. Au-dessous d'eux encore, il y 
avait une noblesse féodale urbaine et une no- 
blesse féodale rurale. La première avait ses 
palais dans les villes, la seconde ses châteaux 
privés, souvent fortifiés, suivant que le lieu 
était plus ou moins à l'abri d'une attaque. Le 
menu peuple des campagnes était serf, mais 
dans les villes, entre le menu peuple et la no- 
blesse rurale, se formait cette classe, impor- 
tante par son industrie, sa moralité et son 
sentiment delà dignité personnelle, qu'on aap- 



l6 FRANÇOISE DE RI M INI. 



pelée plus tard « la Bourgeoisie ». Depuis les 
Romains , cette caste avait toujours eu son 
gouvernement spécial; ce gouvernement, par 
une réminiscence très naturelle, s'appela Con- 
sulat. Dès le xi c siècle, la classe des citoyens 
avait donc des magistrats municipaux sous le 
nom de consuls. 

Cette grande féodalité italienne obéissait ou 
devait obéir à un chef suprême, l'empereur 
d'Occident, héritier de l'empire de Charlema- 
gne; et celui-ci, de bonne foi, se regardait 
comme le suzerain. Mais il avait dans l'ori- 
gine même une cause de faiblesse, parce que 
les droits n'étaient pas évidents, parce que 
l'Empereur était loin, parce qu'enfin le pou- 
voir pontifical le tenait parfois en échec, et 
qu'entre les deux il y avait d'autres droits ac- 
quis et des forces constituées. Les grands 
chefs, ducs, marquis et comtes cherchant à 
agrandir leurs pouvoirs au détriment les uns 
des autres, la féodalité se désorganisa, les 



LES ROMAGNES AU MOMENT DU MEURTRE. 17 

forces s'usèrent dans la lutte, les ducs, mar- 
quis et comtes disparurent; et les chefs, ur- 
bains ou provinciaux, ne subsistèrent que 
lorsque leur gouvernement avait été clément 
aux petits. Une très grande évolution s'ac- 
complit alors, car le régime municipal, hum- 
ble d'abord par ses Consuls et Recteurs, de- 
vint peu à peu un véritable gouvernement 
qui tint celui des nobles en échec. La suzerai- 
neté du Roi des Romains, Empereur d'Occi- 
dent, existait bien encore, mais il fallait sentir 
les coups qu'elle portait pour croire à son 
efficacité. 

Dans leurs luttes intestines, les nobles ne se 
souvenaient de l'empereur que le jour où ils 
étaient vaincus par un chef voisin dont ils 
avaient convoité le pouvoir, et, ce jour-là, ils 
faisaient appel à leur suzerain. Comme après 
tout il s'agissait d'un intérêt qui lui était cher, 
l'empereur accourait en personne ou envoyait 

des secours. Si c'était un duc ou un comte qui 

3 



'8 FRANÇOISE DE RIMINI. 



rançonnait ses vassaux, ceux-ci cà leur tour se 
souvenaient de cette suzeraineté dont ils fai- 
saient bon marché la veille, et ils transmet- 
taient leurs plaintes au César, qui intervenait 
encore. Parfois il chargeait un évêque d'aller 
au secours des opprimés, plus souvent il 
envoyait des lieutenants spéciaux (Misst). 
En 1037, Conrad le Salique avait donné à la 
noblesse féodale des principaux duchés et com- 
tés une base de défense contre leur suzerain 
immédiat, le duc ou le comte; armés de cette 
loi, les nobles résistaient hardiment et éle- 
vaient châteaux contre châteaux dans l'inté- 
rieur même des villes. La résistance était fa- 
cile, car les nobles féodaux avaient un lien 
entre eux; la classe intermédiaire et le bas 
peuple en avaient un aussi: seuls, les habitants 
des campagnes, épars dans les vallées, aux 
penchants des montagnes, disséminés dans les 
plaines, ne pouvaient que souffrir. L'agglo- 
mération des forces dans les villes menaça 



LES ROMAGNES AU MOMENT DU MEURTRE. ïQ 

bientôt la noblesse féodale et les grands suze- 
rains, et, comme il fallait un point d'appui à 
tous deux dans cette lutte qui allait devenir 
formidable, les féodaux s'appuyèrent sur l'em- 
pereur, tandis que la plupart des peuples s'ap- 
puyèrent sur le pape. Telle est l'origine de 
la lutte colossale qui a rempli l'Italie, qui 
amena tour à tour la déposition des papes et 
l'excommunication des empereurs, et qu'on a 
désignée dans l'histoire sous le nom de lutte 
des Guelfes et des Gibelins. 

Deux souverains se rencontrèrent, dignes 
l'un de l'autre comme adversaires, qui devaient 
donner à la lutte toute son intensité. Gré- 
goire VII et Henri IV s'engagèrent dans la 
Querelle des investitures. L'empereur se vit 
soutenu par la plupart des chefs de la féoda- 
lité; le pape eut, de son côté, ceux des ducs et 
comtes qui, depuis longtemps, avaient secoué 
le joug de la suzeraineté impériale : mais il 
trouva son principal appui dans la population 

3. 



20 FRANÇOISE DE RIMINJ. 

moyenne des villes, à laquelle s'unirent les 
riches possesseurs des palais urbains qui 
n'étaient ni comtes ni ducs. La querelle en- 
tre le pontife et le César s'apaisa par une 
transaction, mais les principales villes de la 
haute Italie et une partie de celles de l'Italie 
centrale, secouant le joug féodal, se consti- 
tuèrent en républiques indépendantes. 

Chacune de ces Républiques fut gouvernée 
d'abord par des consuls, presque toujours pris 
dans les familles nobles et influentes ou dans 
celles qui s'étaient enrichies par le commerce 
et l'industrie; comme il fallait un contrôle à 
ce pouvoir, on institua un Conseil et souvent un 
Sénat ; c'était encore un souvenir de Rome. 
Cela dura cinquante années, pendant lesquelles 
on ne contestait pas les droits théoriques des 
Césars, mais où on les annulait défait. Frédéric 
Barberousse devait, pendant trente années de 
lutte, essayer de ramener les villes à la féoda- 
lité sous le gouvernement des feudataires par 



LES ROMAGNES AU MOMENT DU MEURTRE. 21 

lui désignés. Le pape, rival de l'empereur et 
soutien de l'autonomie des villes sous sa pro- 
pre autorité, représenta la cause de la liberté 
italienne, tandis que les Césars représentaient 
l'asservissement à un empereur étranger. En 
1 1 83, le traité qui amena la « Paix de Con- 
stance » définit les droits respectifs de l'empe- 
reur et ceux des Républiques italiennes. Le 
temps, les traditions romaines, les besoins nou- 
veaux, avaient constitué un nouvel état de cho- 
ses dans la haute Italie; on le reconnut dans sa 
légalité, et, en retour, les républiques ratifièrent 
certaines conventions, hommages, tributs et 
obligations qu'elles regardaient comme pla- 
toniques et qu'elles violeraient, si bon leur 
semblait, au premier jour. 

,Nous venons de dire l'origine des Républi- 
ques italiennes, voici l'origine des Vicariats 
de l'empire; et, comme nous verrons les 
Polenta intitulés dans les généalogies Consuls 
et Recteurs, nous verrons aussi les premiers 



22 FRANÇOISE DE RI MINI. 

Malatesta désignés sous le nom de Vicaires 
impériaux. 

A la fin du xn e siècle, les républiques déjà 
constituées étaient en proie à des luttes intes- 
tines, et souvent aux prises avec les républi- 
ques voisines, dont les chefs appartenaient à 
des camps opposés (^Guelfes et Gibelins). Vers 
cette époque, le dernier des rois de Naples de 
race normande étant mort, les papes, par une 
singulière inconséquence, appelèrent au trône 
Henri VI, fils de ce Barberousse qui les avait 
combattus; en guerre avec trois papes succes- 
sifs, il soutint une lutte acharnée contre les 
républiques, prit parti pour les chefs féodaux 
contre les peuples opprimés qui secouaient le 
joug, secondant ainsi les petites tyrannies lo- 
cales. Il n'existait plus alors de descendants 
des premiers ducs et comtes de race germani- 
que; mais, dans ces luttes constantes, dans cet 
enfantement douloureux des libertés locales 
et dans la lente transformation de ce pouvoir 



LES ROMAGNES AU MOMENT DU MEURTRE. 23 

féodal en pouvoir communal, s'étaient déve- 
loppées des personnalités énergiques et puis- 
santes, des capacités politiques appuyées sur 
une incontestable valeur militaire; ces person- 
nalités allaient se substituer aux anciens 
suzerains, et fonder des dynasties locales 
dont quelques-unes ne s'éteindraient que vers 
le xvi e siècle. 

C'est à deux de ces familles de Condottieri, 
les Polenta et les Malatesta, qu'appartiennent 
les victimes et le meurtrier. 




LIBRARY 

OF THE 

UNIVERSITV QF ILLINOIS 



CHAPITRE II 



LA DIVINE COMÉDIE 



herchons le lien histo- 
rique et rentrons pour 
un instant dans la fic- 
tion, en relisant le pas- 
sage du Dante. 

« O poète, dis-je, je 
parlerai volontiers à 
ces deux qui vont ensemble, et paraissent si 
légers au vent. » 

« Et lui : « Tu verras quand ils seront plus 
près de nous, et alors prie-les, au nom de 




28 FRANÇOISE DE RIMINI. 



l'amour qui les entraîne, et ils viendront. » 
« Aussitôt que le vent les eût portés vers 
nous, j'élevai la voix : « O âmes désolées, venez 
nous parler si nul ne le défend. » 

« Comme des colombes, appelées par le dé- 
sir, les ailes ouvertes et immobiles volent à 
leur doux nid à travers l'air, portées d'un seul 
vouloir, ainsi ces deux âmes sortirent de la 
foule où est Didon, venant à nous à travers 
Pair malfaisant, tant mon cri affectueux eut de 
force sur elles. 

A 

« Etre gracieux et bienveillant, qui, traver- 
sant cet air sombre, viens nous visiter, nous 
qui avons teint le monde de sang; si le roi de 
l'univers nous était propice, nous le prierions 
pour ton repos, puisque tu as pitié de notre 
affreux malheur. Ce que tu veux nous dire, 
nous l'écouterons, et ce que tu veux entendre, 
nous te le dirons, tant que le vent se taira, 
comme il le fait. La terre où je suis née est 
assise sur le rivage de la mer où le Pô descend 




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LA DIVINE COMEDIE. 3i 



pour être en paix avec les fleuves qui le suivent. 
L'amour, qui se prend vite aux plus nobles 
cœurs, rendit celui que tu vois épris du beau 
corps dont je fus dépouillée d'une manière 
qui me flétrit encore. L'amour, qui ne fait 
grâce d'aimer à nul être aimé, m'enivra telle- 
ment du bonheur de mon amant, que, comme 
tu le vois, il ne m'abandonne pas; l'amour 
nous a conduits à la même mort! Le cercle 
de Caïn attend celui qui nous a ôté la vie. » 

« Telles furent leurs paroles. Dès que j'eus 
entendu ces âmes blessées, j'inclinai le front, 
et je le tins si longtemps penché, qu'à la fin le 
poète me dit : « A quoi penses-tu? » 

« Quand je pus répondre, je m'écriai : « Hé- 
las! que de pensées douces, que de désirs ont 
mené ceux-là à leur fin malheureuse! » Puis je 
me tournai vers eux, et je parlai, et je dis : 
« Francesca, tes tourments me font pleurer de 
tristesse et de pitié; mais dis-moi, au temps 
des doux soupirs, à quoi et comment l'amour 



32 FRANÇOISE DE RIMINi. 

vous permit-il de connaître vos désirs dou- 
teux? » 

« Et elle, à moi : « Il n'est pas de douleur 
plus grande que de se souvenir des temps heu- 
reux dans Finfortune, etton maître le sait; mais, 
si tu as tant à cœur de connaître la première 
source de notre amour, je ferai comme celui 
qui parle et pleure à la fois. Nous lisions un 
jour, par plaisir, comment l'amour s'empara 
de Lancelot, nous étions seuls et sans mé- 
fiance; plusieurs fois cette lecture fit rencon- 
trer nos yeux et nous fit changer de couleur, 
mais ce fut un seul passage qui nous perdit. 
Quand nous lûmes comment cet amant si ten- 
dre avait baisé le sourire adoré, celui-ci, qui 
ne sera jamais séparé de moi, baisa ma bou- 
che, tout tremblant. Le livre et celui qui l'avait 

écrit furent pour nous un autre Galléhaut 

Ce jour-là, nous ne lûmes pas plus avant! » 

« Tandis qu'un des esprits parlait ainsi, l'au- 
tre pleurait si fort, que je défaillis de pitié, 



LA DIVINE COMEDIE. 33 

comme si je mourais, et je tombai comme 
tombe un corps mort. » 

Tel est l'épisode du cinquième chant de F En- 
fer ; comme Ta dit Ampère, « la poésie humaine 
n'a rien de plus simple et de plus profond, 
de plus pathétique et de plus calme, de plus 
chaste et de plus abandonné que ce récit ». 

Précisons les faits, il nous est permis de les 
regarder comme acquis à l'histoire et non pas 
comme une fiction du poète. 

Quels sont d'abord les acteurs du drame? 
quelles sont les victimes? et quel est le meur- 
trier? 

Le poète ne les désigne même pas par leurs 
noms, ce sont des âmes désolées qui flottent 
dans Pair. Cependant, comme il les a appelées 
« au nom de l'amour qui les entraîne », une 
d'elles, l'amante, a pris la parole, et, rien qu'en 
disant le lieu de sa naissance, son amour et 
son trépas, elle se fait reconnaître du corn- 



34 FRANÇOISE DE RIMINI. 



pagnon de Virgile qui lui donne son nom, 
« Francesca », tant son histoire était déjà cé- 
lèbre dans toute l'Italie à l'heure où le poète 
écrivait. Nous verrons plus tard que Dante, 
moins que personne, pouvait ignorer le dou- 
loureux trépas, et en entendre le récit sans 
laisser couler ses larmes. 

Francesca était fille de Guido di Lamberto 
di Polenta, seigneur de Ravenne, qu'on ap- 
pelait (// Minoré) pour le distinguer de Guido 
[il Vecchio). Polenta est le nom d'un ancien 
château fort du territoire de Ravenne, près de 
Bertinoro ; le château a donné son nom à la 
famille, qui, devenue riche, fixa son domicile 
à Ravenne même. Elle appartint désormais 
à l'ordre de la noblesse féodale urbaine, qui 
habitait les Castclli dans l'intérieur des villes, 
sous les divers chefs de Tordre féodal. Le pre- 
mier Polenta dont parle l'histoire est un cer- 
tain Geremia qui apparaît vers 1 169. Cent ans 
plus tard, Guido donna sa fille en mariage à 



LA DIVINE COMEDIE. 



35 



Giovanni di Malatesta, fils de Malatesta da 
Verucchio, seigneur de Rimini. Le vrai titre 
de Guido était vicomte de l'Archevêché, ce qui 




L'Aigle des Polenta. 

prouve qu'au milieu du xiii c siècle le seigneur 
de Ravenne était un prélat. 

Très turbulent, très ambitieux, d'une bra- 
voure à toute épreuve, souvent exilé de Ra- 
venne par les factions, et constamment en lutte 
avec ses voisins les comtes de Bagnacavallo, 



36 FRANÇOISE DE RIMINI. 

Guido suivait la fortune du Souverain Pon- 
tife. Quand les empereurs d'Allemagne triom- 
phaient, il tenait la campagne avec les siens 
et se réfugiait dans quelque château fort, ou 
quelque ville du parti Guelfe auquel il appar- 
tenait. Il ne fut vraiment investi de la dignité 
seigneuriale à Ravenne, que lorsque Rodolphe 
de Habsbourg, empereur, abandonna au Pape 
Grégoire la ville dont il lui contestait la sou- 
veraineté. On le trouve désigné comme consul 
puis comme recteur; il est podestat à Cesena 
en 1259, et plus tard en 1264. Vers 1275, 
le 1 3 juin, à la bataille de Trentola, il montra 
une telle valeur en allant occuper Cervia, 
qu'il fut publiquement désigné pour exercer 
la haute suprématie à Ravenne. Il eut la mis- 
sion d'en chasser la faction des Traversari, et 
dès lors son pouvoir n'y fut plus contesté. 
C'est à cette époque que se placerait dans l'his- 
toire le mariage de sa fille avec un fils de 
Malatesta da Verucchiode Rimini qui l'aurait 



LA DIVINE COMEDIE. '6l 



J I 



aidé dans sa lutte contre les factions de Ra- 
venne. Regardé comme le soutien de l'Eglise, 
Guido combattit encore avec bonheur contre 
Montefeltre et les Gibelins en 1282, et le pape 
Martin IV mit le sceau à sa puissance en l'in- 
vestissant de tous les biens qu'il avait confis- 
qués aux rebelles de Bertinoro. Il abandonna 
la vie publique en 1 299, ayant assuré la supré- 
matie à sa famille, et laissé le pouvoir à son fils ; 
il gardait cependant encore voix délibérative 
dans les conseils politiques, car on trouve sa 
signature au bas d'un acte daté i3o6. 

Lescauses quidéterminèrent Guido di Lam- 
berto da Polenta à donner sa fille Francesca à 
Giovanni di Malatesta, surnommé il Scian- 
cato, fils de son voisin Malatesta da Verucchio, 
seigneur de Rimini, sont très controversées. 
L'archiviste et historien distingué qui a réuni 
et comparé les plus nombreux documents et 
témoignages historiques relatifs à ce fait du 
mariage et du meurtre, le docteur Luigi To- 



38 FRANÇOISE DE RI MINI. 

nini, de Rimini, ne parvient pas à dégager la 
vraie cause de cette union. 

On se trouve en présence de deux assertions : 
la première, celle de Muratori et de Clemen- 
tini, opinion tirée des chroniqueurs du xiv c siè- 
cle, veut que, pour recouvrer le pouvoir à 
■ Ravenne, Guido ait fait appel à Malatesta da 
Verucchio, le chef Guelfe le plus puissant de 
la province. Malatesta, alors Capitaine du 
peuple à Bologne, aurait envoyé auprès de 
Guido son fils Giovanni; avec cet aide, Guido 
aurait remporté la victoire sur les Traversari, 
et Francesca aurait été le prix de ce service. 
L'autre assertion est tout à fait contradic- 
toire; elle veut qu'à Trentola, Malatesta ait 
été au contraire le chef de la faction adverse, 
et que le gage de la réconciliation entre les 
deux ennemis ait été l'union des deux en- 
fants. C'est l'opinion de Boccace, mais on 
sait qu'il n'est malheureusement pas contem- 
porain de ces troubles. Les adversaires de cette 



LA DIVINE COMEDIE. 3(j 

opinion objectent qu'il n'y a jamais eu de 
guerre entre Guido et Malatesta, parce que 
tous deux appartenaient au parti Guelfe. Cette 
raison n'exclurait pas l'inimitié locale; les 
guerres de compétitions entre deux chefs dont 
les territoires étaient presque limitrophes 
étaient fréquentes au moyen âge. La conclu- 
sion de Tonini, le savant historien de Ri- 
mini, n'est pas nette, je l'ai dit; mais il con- 
state qu'il n'y a pas trace, dans les documents 
de première main, de l'inimitié des deux mai- 
sons seigneuriales. Litta, dans ses Généalo- 
gies des familles italiennes, admirable monu- 
ment historique dont on ne saurait contes- 
ter la valeur, s'exprime ainsi : « S'il est vrai 
que ce fut un gage de réconciliation, c'est 
après la journée de Trentola que le fait du 
mariage doit se placer. » Qu'il fût un gage 
pour l'avenir ou la récompense d'une alliance 
contre les Traversari, le fait n'est pas dou- 
teux, et il se place de toute façon entre I2y5 



40 FRANÇOISE DE RIMIXI. 

et 1 276 (1). Il y eut même une double alliance, 
et dans le testament de Malatesta da Veruc- 
chio, père de Giovanni, testament cité par 
Tonini, nous voyons que Madeleine, la pro- 
pre sœur de Giovanni, mari de Françoise, 
épousa Bernardino da Polenta, frère de la vic- 
time du Sciancato. Le testament malheureu- 
sement ne donne pas la date de cette seconde 
alliance; en tout cas elle est assez postérieure, 
et se place naturellement entre le mariage de 
Francesca et le meurtre; probablement entre 
1275 et 1280, car, d'après les Généalogies de 
Litta, Bernardino est le frère cadet. 

Nous avons vainement cherché la trace, 
dansrhistoire,delamèrede Francesca, femme 
de Guido di Polenta il Minore. Francesca était 
sa fille aînée, elle avait pour frères et sœurs 
Guiduccio, Lamberto, Samaritana et Ber- 

(1) Je n'ai pas compris pourquoi les auteurs du Libretto 
de l'Opéra Françoise de Rimini, par M. Ambroise Thomas, 
ont placé le fait en 1170. 



LE SCI ANC A TO. 



41 



nardino. De ces cinq enfants deux seulement 
étaient légitimes, et Francesca était du nom- 
bre. La famille des Polenta s'éteignit vers 
1447. Il nous resterait à dire la date exacte de 
la naissance de Francesca; elle flotte entre 
1255 et 1260. Aucune généalogie ne la donne 
d'une façon plus précise. Dans les deux fa- 
milles des Polenta et des Malatesta les filles 
se sont mariées entre quinze et dix-huit ans. 
Le jour où, en 1275, elle épouse Giovanni, 
Francesca avait vraisemblablement cet âge; 
et en tout cas son état civil est incontestable- 
ment établi à cinq années près. 

LE SCIANCATO 




ous nous servirons pour éta- 
blir sans conteste l'origine de 
Giovanni Malatesta, époux de 
Francesca, du Codice Mem- 

branaceo, recueil de documents authentiques 

6 



42 FRANÇOISE DE RIMINI. 

rédigés par ordre de Pandolphe Malatesta, 
pour l'usage de la famille, manuscrit qui existe 
en original à la bibliothèque Gambalunga de 
Ri mini. 

Giovanni est fils de Malatesta da Verucchio 
qui, né en 12 12, s'était marié trois fois; de 
ces trois alliances, il avait eu huit enfants; sa 
seconde femme, « Concordia», lui avait donné 
trois fils, Giovanni, Paolo et Malatestino. Le 
Verucchio, au moment où il faisait alliance 
avec les Polenta, avait la prééminence à 
Rimini, mais il n'était pas encore officielle- 
ment investi du pouvoir; plus tard rien ne 
manqua à la consécration de cette famille, qui 
fonda une dynastie, assumant ainsi pendant 
de longues années le pouvoir, avec le titre de 
Vicaires de la sainte Eglise, pour les cités 
de Rimini, Pesaro, Fano et Fossombrone. 

Etablissons seulement les origines, nous 
dirons plus tard l'esprit et le caractère de ces 
Malatesta. 



LE SCIANCATO. 43 

En 1275 donc, à la suite des circonstances 
indiquées, Giovanni, fils de Malatesta da Ver- 
rucchio et de Concordia, épouse Francesca di 
Polenta. Giovanni était le fils aîné deMalatesta ; 
nous n'avons pas non plus la date précise de 
la naissance, mais il résulte d'un acte notarié 
que son second frère, Paolo, était né en I2Ô2, 
et, par la date de son pouvoir comme Podestat , 
nous établirons celle de la naissance de Faîne. 
Il était abrupt, difforme, et un défaut dans la 
hanche le faisait boiter d'une jambe ; de là son 
surnom dans l'histoire [Giovanni il Scian- 
cato, Jean le Déhanché); on l'appelait aussi 
Gianciotto et Lanciotlo. D'un courage in- 
dompté, d'une résolution prompte, implaca- 
ble dans ses haines, dès l'âge de vingt ans il 
s'était fait un nom comme capitaine; et on le 
regardait comme le successeur évident de Ma- 
latesta da Verrucchio, déjà très âgé, mais qui 
devait mourir centenaire. Il chevauchait nuit 
et jour à la tête des factions, et, tandis que 

6. 



44 FRANÇOISE DE RIMIXI. 



son père, occupé ailleurs, ne pouvait défendre 
ses possessions; il se portait au danger et en 
sortait souvent vainqueur. C'était l'usage 
alors de chercher parmi les hommes de guerre 
et de gouvernement un étranger dans lequel 
on avait confiance, pour lui donner le pou- 
voir dans les villes des Républiques Italiennes 
sous le nom de Podestat; dès 1278, jusqu'à 
i3o4, on trouve constamment le nom de Gio- 
vanni comme Podestat, à Forli, à Faënza, à 
Pesaro, et, toujours confirmé dans ce pou- 
voir, il revient jusqu'à trois fois de suite occu- 
per le même poste dans les villes de la Roma- 
gne. De ce fait indubitable, qu'il était déjà 
Podestat en 1278, nous pouvons déduire son 
âge, car il ne pouvait remplir ces fonctions 
que s'il avait alors trente ans accomplis. Gio- 
vanni était donc déjà né en 1 248, et, par con- 
séquent, pouvait avoir à peu près trente ans 
au moment de son mariage avec Francesca. 
En 1275, il va au secours de Guido da Po- 



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Meurtre de Francesca et de Paolo. 

Dessin inédit de M. Ingres. — Première Variante. 

(Ancienne Collection Ilis de la Salle, appartient a M. Louis Gonse.) 



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ERSITY OF ILUNOIS 



LE SCIAXCATO. 47 

lenta, pour l'aider à chasser de Ravenne la 
faction des Traversari, et la main de Fran- 
cesca devient le prix de la victoire. Nous ver- 
rons, en abordant le récit du drame d'après 
les seuls documents qui restent, que sa femme 
Francesca, soupçonnée et convaincue d'infi- 
délité, meurt de sa main, vers 1 285. 

Francesca di Rimini lui avait donné une 
fille, « Concordia ». On remarquera que le 
Sciancato avait donné à cette enfant le nom 
de sa propre mère. Cette fille de Francesca, 
nous la suivons dans l'histoire, et sa naissance 
nous est révélée par le testament du vieux 
Malatesta da Verucchio qui, devenu cente- 
naire, recommande à ses petits-enfants de ne 
pas inquiéter le Sciancato au sujet de la dot 
de Francesca di Polenta, mère de Concordia. 

Une fois veuf de celle qu'il tua de sa propre 
main, Giovanni épousa Zambrasina, fille de 
Tibaldello dei Zambrasi di Faè'nza, qui, en 
1282, était restée veuve de Tino d'Ugolino 



48 FRANÇOISE DE RI M INI. 

Fantolini, mort à la journée de Forli. Cette 
seconde femme lui donna trois fils, Tino, 
Guido et Ramberto, et deux filles, Mar- 
gherita et Rengarduccia. Giovanni, en 1295, 
était établi à Rimini, exerçant le pouvoir de 
fait, quoique son père vécût encore; dès 1294, 
il élevait dans cette ville cette fameuse forte- 
resse, connue sous le nom de « Rocca Mala- 
testiana », destinée à tenir ses nouveaux vas- 
saux sous sa dépendance. En i'iozj., il dispa- 
raît de la scène et meurt à Rimini même. 
On remarquera que ce personnage n^st dé- 
signé dans le récit du Dante, que par une al- 
lusion : 

Caïno attende ci chi vita spense. 

« Le cercle de Caïn attend celui qui nous 
a ôté la vie. » Et le mot Caïno suffît à attester 
le lien de parenté qui unit le meurtrier et 
la victime. 



PAOLO IL BELLO. 49 




PAOLO IL BELLO 

aolo, le troisième personnage 
du drame, « celui qui ne sera 
jamais séparé de moi, » dit 
Francesca, est donc le propre 
frère de Giovanni; fils, comme lui, du cente- 
naire Malatesta da Verrucchio. On l'appelait 
Paolo il Bello à cause de sa beauté; plus 
jeune que son frère Giovanni de quelques 
années, il s'était cependant marié avant lui 
et n'avait pas plus de dix-sept ans en 1269, 
lorsqu'il s'unit à Orabile Béatrice, fille et hé- 
ritière de Uberto comte de Ghiaggiolo, âgée 
de quinze ans. Ce comté comprenait Cuser- 
colo, Valpondi, Seguno et autres lieux de 
moindre importance; il dépendait tout entier 
de la suzeraineté de l'Eglise de Ravenne, 
et était compris dans le diocèse de Sarsina. 
Uberto était mort sans enfants le i5 mars 

7 



30 FRANÇOISE DE RIMJN1. 

1 263, et Malatesta da Verucchio ayant été 
investi à sa place, Orabile Béatrice, fille du 
comte défunt, s'était vue frustrée de ses droits. 
Un des oncles par alliance de la jeune fian- 
cée, grand ennemi de Malatesta, Guido, 
comte de Montefeltre , de l'illustre maison 
qui devait briller d'un si vif éclat à Pesaro et 
à Urbino, avait hautement réclamé contre 
cette investiture. Aussi, le 28 août 1269, on 
avait apaisé le différend en unissant Paolo avec 
Orabile; et l'accord avait été fait à Urbin 
même, dans l'église de Santa Croce, où Orabile 
signa le document de renonciation à l'héritage 
de son père, cédant ainsi le domaine à Mala- 
testa da Verucchio, son beau-père, qui s'enga- 
geait à donner en dot à sa belle-fille la somme 
de 6,25o « lire de Ravenne et d'Ancône ». 
L'acte établit l'âge de la fiancée, elle avait 
quinze ans. Le document, reproduit dans 
les « Mémoires sur la Zecca » du comte Bat- 
taglini, existe en original dans Y Archivio Bran- 



PAOLO IL BELLO. 5i 



dolini de Forli; il est en langue latine, trans- 
crit dans l'appendice de la Selva Genealogica, 
de Rap. Brancaleoni, à la Gambalunga de 
Rimini; et le commandeur Luigi Tonini le 
cite aussi en entier. Si j'accuse ainsi minu- 
tieusement les sources, c'est qu'il ressort de 
cet acte un fait important : les Malatesta 
faisaient des alliances politiques comme les 
souverains. En effet, en 1269, Paolo Mala- 
testa, le plus jeune des enfants de Verucchio, 
épouse, à dix-sept ans, Orabile, la fille des 
comtes de Chiaggiolo, pour couvrir une inves- 
titure qui est une usurpation, et, en 1275, 
pour s'assurer l'alliance de Polenta ou pour 
la cimenter, ils unissent encore à un de leurs 
fils, boiteux, rude et sanguinaire, la douce 
fille des Polenta qui sera dans l'histoire la 
Françoise de Rimini. Nous pouvons tirer de 
là des conclusions ratifiées par les faits. La 
fiancée de Paolo, Orabile, se verra délaissée 
pour sa belle-sœur Francesca, et la femme de 



5> 



FRANÇOISE DE RIMINl. 



Giovanni, prise en flagrant délit, sinon d'a- 
dultère (ce qu'il s'agit de démontrer), mais 
tout au moins de connivence amoureuse, 
avec son propre beau-frère, tombera sous les 
coups de son mari en même temps que son 
amant. 




OF THE 
UNIVERSITY Of ILLINOIS 




CHAPITRE III 



DANTE ET LA FRANGESCA 



es origines nettement éta- 
blies, le fait du meurtre 
lui-même s'élucidera au 
courant de l'enquête; re- 
gardons-le comme indu- 
bitable; et voyons com- 
ment les témoignages 
(sinon contemporains, au moins les plus rap- 
prochés de l'époque) l'envisagent et le jugent. 
Quelle opinion s'en faisait-on alors dans la 
région où il s'était accompli, et comment 




56 FRxVNÇOISE DE RIMINI. 

Dante avait-il été amené à s'en emparer ? Est-ce 
seulement au nom de son droit de poète, ou 
voulait-il accoler une épithète sanglante au 
nom d'un chef guelfe? Quels liens particu- 
liers enfin Punissaient donc à la victime? 

Si les faits sont positifs, les circonstances 
réelles, il y a là défense légitime et constatation 
d'un crime où nos lois modernes elles-mêmes 
ne trouveraient pas les éléments d'une flétris- 
sure pour le meurtrier. « Tue-la! » a dit un 
auteur dramatique célèbre; le Sciancato n'a 
pas hésité, et du même coup il a fait deux 
victimes. Mais en voyant Fauteur de la Divine 
Comédie supprimer du récit toute circon- 
stance aggravante, on s'arrête; et on serait 
tenté de ne voir que des victimes pitoyables, 
là où la première généalogie venue nous mon- 
tre deux coupables que tout devait arrêter 
sur la pente où les entraînait un amour cri- 
minel. 



DANTE ET LA FRANCESCA. $7 



Dante est un contemporain ; né à Florence 
en 1265, il avait dix ans le jour du mariage 
de Francesca et du Sciancato; le jour où, 
plein de fureur, Malatesta frappe les deux vic- 
times, le poète était un homme et il chantait 
déjà. Comment ce grand cœur si accessible 
à l'amour, cette âme haute éprise d'une pas- 
sion immortelle, seraient-ils restés insensibles 
à l'émotion que fit naître une telle aventure? 
N'avait-il pas été, pour ainsi dire, le témoin 
du meurtre? Il avait des amis à Pesaro, à 
Forli, à Ravenne; en 1282, il avait pu con- 
naître à Florence Tune des victimes, Paolo 
Malatesta, capitaine du peuple et conserva- 
teur de la paix de la commune de Florence. 
Une circonstance beaucoup plus intime de 
sa vie devait lui rendre chère la mémoire de 
la seconde. Après avoir, comme tous les Ita- 
liens de son temps, versé des larmes au récit du 
meurtre de Francesca, transmis de ville alors 

en ville par la voix publique et devenu en peu 

8 



58 FRANÇOISE DE R1MINT. 

de temps une touchante et populaire légende; 
le poète, l'ambassadeur et le soldat vaincu, 
le cœur brisé de douleur, était venu à Ra- 
venne manger le pain de l'exil dans la patrie 
de Francesca. Que dis-je, à Ravenne! dans la 
propre maison où elle était née, au foyer 
même de Guido Novello da Polenta, seigneur 
du lieu, poète comme Dante, grand guerrier, 
fils d'Ostasio di Polenta et petit-fils de ce Guido 
il Minore, le propre père de la victime. 

Ce n'était pas le hasard, ni un élan spon- 
tané du prince poète, qui avaient appelé Dante 
à Ravenne; c'était la seconde fois déjà que le 
chantre de la Divine Comédie venait dans la 
ville de Théodoric, et, plus près de la source, 
il avait pu recueillir les bruits relatifs au 
drame sinistre. Pour preuve de ses relations 
déjà anciennes avec les Polenta, on n'a qu'à 
lire, en tête de la Can\one sur la mort de 
Henri VII, la dédicace du poète à Guido 
Novello. 



DANTE ET LA FRANCESCA. 5g 

On a avancé, parfois, qu'en écrivant l'épi- 
sode de Francesca et Paolo, Dante payait la 
dette de l'hospitalité; en comparant les dates, 
on verra qu'au contraire, c'est le seigneur de 
Polenta qui prouve au Dante sa reconnais- 
sance en lui donnant un appui qui ne s'est 
jamais démenti, et qui reste un honneur pour 
sa mémoire et pour la ville de Ravenne. 

On ne conteste point que la Divine Comédie, 
et surtout les premiers chants, Y Enfer, aient 
été écrits à Rome vers le mois d'avril de 
l'an i3oo. Dante était ambassadeur de la 
République de Florence au moment où Boni- 
face VIII ordonna le premier jubilé; là, dans 
un recueillement religieux, il écrit les pre- 
miers chants, Y Enfer, par conséquent le cin- 
quièmeet celui qui contientle touchant épisode. 
Nous sommes déjà plus près du fait histori- 
que; quinze années à peine nous en séparent, 
et quinze ans sont bien peu de chose pour la 
vie d'une légende qui va devenir immortelle. 

8. 



60 FRANÇOISE DE RIMINI, 



Le Poète, depuis Tannée i3oy, erre dans les 
Romagnes; ce n'est qu'en 1 3 1 7 qu'il accepte 
l'hospitalité de Guido Novello : il séjourne à 
sa cour jusqu'au jour de sa mort, le 14 sep- 
tembre i32i. Il n'avait plus de patrie; lui 
aussi il avait fait le Grand refus, dans cette 
lettre admirable où, aussi grand citoyen qu'il 
est grand poète, il refuse de se courber pour 
passer sous une porte basse en rentrant dans 
Florence. L'hospitalité offerte était à la fois 
l'hommage d'un fils pieux et le tribut d'un 
poète au plus grand des poètes de son temps. 
Couvrant du manteau de la poésie la fragilité 
de l'aïeule des Polenta, Dante, par le privi- 
lège de son génie, avait fait une touchante 
victime d'une épouse infidèle; cette âme fîère 
et susceptible avait donc pu sans remords 
s'asseoir au foyer du petit-fils de Francesca. 
Le jour où mourut le poète, Guido voulut lui 
rendre les derniers honneurs; il le fit porter 
à Saint-Pierre Majeur (plus tard San Fran- 




Le Tombeau de Dante à Ravenne. 
Le Sarcophage sculpté par Pietro Lombardi (1483). 



DANTE ET LA FRANCESCA. 63 

cesco) sur les épaules des premiers citoyens 
de Ravenne; il ordonna un deuil public, 
lut une oraison funèbre qu'il avait composée, 
où il le loua hautement d'avoir substitué dans 
ses chants la langue italienne à la langue la- 
tine. Devant tout Ravenne, il déposa sur la 
tombe le laurier des poètes, et il allait élever 
au Dante un tombeau digne de sa mémoire, 
quand les troubles politiques Téloignèrent de 
la seigneurie. Il était réservé au Bembo, 
préteur de Ravenne pour les Vénitiens et 
père du fameux cardinal, de donner un abri 
définitif aux restes du poète, en demandant le 
dessin de sa tombe à l'un des plus grands 
artistes du xv e siècle à Venise, le fameux 
Pietro Lombardi (1483) (1). 

(1) M. Gasparo Martinetti Cardoni de Ravenne a publié 
récemment, sous le titre : Dante Alighieri in Ravenna,me- 
morie storiche con documenti, les documents sur le sé- 
jour de Dante à Ravenne et la singulière destinés qui 
attendait les restes du poète. 



64 



FRANÇOISE DE RI MINI. 



TEMOIGNAGES CONTEMPORAINS 
OU LES PLUS ANCIENS 




n sent désormais le lien entre 
les victimes et le poète ; pesons 
la valeur des témoignages qui 
peuvent nous aider à retrouver 
la vérité historique sous la poétique légende. 
C'est la nuit de l'histoire, et, si on n'est pas 
parvenu à savoir, d'une façon irrécusable, la 
vérité sur les grands faits de cette période, 
comment pourra-t-on sérieusement se vanter 
d'avoir restitué une scène épisodique de l'his- 
toire d'une petite ville de l'Adriatique à la fin 
du xm e siècle? 

Avant d'interroger les historiens nationaux, 
il faut recourir aux chroniqueurs du temps, 
ou, à leur défaut, à ceux qui viennent les pre- 
miers; à cqs Commentateurs qui, dès que la 
Divine Comédie parut en Italie, tentèrent d'en 



TEMOIGNAGES CONTEMPORAINS. 65 

expliquer le texte. Les premiers en date sont 
les propres fils de Dante, Pietro Alighieri et 
Jacopo. Dix ans après la mort de son père, 
Jacopo avait cru qu'il devait à cette grande 
mémoire de finir le Paradis ; il renonça à sa 
tâche et plus tard se borna à rédiger un com- 
mentaire en latin. Puis vinrent Jacopo Délia 
Lena, le Gradenigo, et le premier des com- 
mentateurs publics, Giovanni Boccacio, qui 
inaugura, vers i3y3,la « Cattedra Dantesca » 
de Florence. Il n'y a aucune lumière à tirer 
du commentaire de Jacopo Alighieri, et, quant 
à celui de Jacopo Délia Lena, il est reproduit 
presque mot à mot par le Gradenigo; nous 
le citerons en son lieu et place : examinons 
celui de Boccace, c'est le plus important, et 
l'autorité du nom le rend digne de cet examen ; 
il y a bien des chances pour qu'il soit l'expres- 
sion de la vérité historique. 



66 FRANÇOISE DE RIMINI. 




BOCCACE ET LA LEGENDE 

i| inquante ans après la mort de 
Dante, vers i3y3, quand les 
passions politiques furent apai- 
sées, il y eut comme une explo- 
sion d'enthousiasme pour le chantre de la Di- 
vine Comédie, et la commune décida qu'une 
somme annuelle de 100 florins serait payée à 
un Lector publicus chargé d'expliquer Dante. 
Boccacio occupa la première chaire ; la Provvi- 
sione de la République est datée du 12 août; 
le 3 octobre, Boccace monta en chaire dans 
une salle d'un couvent près San Stefano, à 
quelques pas du Ponte Vecchio. Le poète 
continua ses leçons jusqu'à sa mort, en i3j5, 
et une année avant on réunit ses Commentai- 
res, imprimés depuis en de nombreuses édi- 
tions. Pise imita l'exemple de Florence, puis 



BOCCACE ET LA LEGENDE. 67 

Bologne, où le fameux Benvenuto da Imola 
fut nommé lecteur; Plaisance suivit en 1398, 
et Galeazzo Visconti occupa la chaire. L'Italie 
presque entière voulut rendre hommage au 
poète, et les commentateurs furent si nom- 
breux qu'il en résulta plutôt une confusion 
certaine qu'une lumière évidente. Enfin, de 
nos jours, l'usage existe encore; la « Biblio- 
graphie Dantesque » forme plusieurs volumes, 
et, il y a quelques années, nous avons pu sui- 
vre, à Ravenne même, les leçons du professeur 
qui occupe la chaire permanente où on com- 
mente Dante au Collège de Classe. 

Il va sans dire que, plus on s'éloignait du 
xin c siècle, plus il semblait difficile d'apporter 
des lumières nouvelles; il y eut quelques té- 
moignages importants tirés des manuscrits, 
des actes des couvents, des archives des notai- 
res; mais tous les historiens les plus accrédi- 
tés, depuis Guicciardini, Rossi, Muratori, Cle- 
mentini, Marco Battaglia, et tant d'autres, 

9- 



68 FRANÇOISE DE RIMINI. 

jusqu'aux plus récents, durent tous recourir 
aux mêmes sources jusqu'au jour où, inau- 
gurant une façon nouvelle, les contemporains 
résolurent de ne plus s'appuyer que sur des 
documents originaux et de première main, 
en fouillant les couvents, les palais, les dépôts 
publics et les maisons communales. Deux 
historiens récents : l'un, de Rimini, le comman- 
deur Luigi Tonini ; l'autre, de San Arcangelo, 
M gr Marino Marini, préfet des archives du 
Vatican; s'attachèrent à ce point spécial, et ils 
ont réuni un certain nombre de documents 
tirés des archives locales, sans cependant les 
présenter dans un tableau d'ensemble. Le pre- 
mier, auquel on doit une Histoire de Rimini, 
malheureusement inachevée, assurait que le 
fait s'est passé à Rimini, tandis que le second 
le place à San Arcangelo. 

Nous examinerons tour à tour ces deux 
hypothèses. Mais procédons chronologique- 
ment et traduisons d'abord le Commentaire 




Francesca et Paolo. 
Dessin inédit de M. Ingres. — Deuxième Variante. 
(Collection de M. Armand.) 



RY 

OF THE 
UNIVERSITY OF ILLINOIS 



BOCCACE ET LA LEGENDE. 71 

de Boccace tel que le conteur florentin le lut 
dans sa chaire à Florence, en i3j3 : 

« Il faut donc savoir que Françoise était 

fille de Messer Guido le vieux da Polenta, 
seigneur de Ravenne et de Cervia. A la suite 
d'une longue et cruelle guerre entre ce der- 
nier et les seigneurs de Malatesta de Rimini, 
on traita de la paix et certains intermédiaires 
la firent conclure. Afin qu'elle fût plus stable, 
chacun des partis fut d'accord de raffermir 
par des liens de famille, et on convint que 
Messer Guido donnerait pour femme à Gian- 
ciotto, fils de Messer Malatesta, sa jeune et 
jolie fille nommée Madonna Francesca. La 
résolution prise, les amis de Messer Guido en 
furent avertis et l'un d'eux lui parla de la 
sorte : « Prenez garde à ce que vous allez 
faire, car si vous ne faites pas attention, il y a, 
dans ce projet d'union, telle circonstance qui 
pourrait donner lieu à un grand scandale. 
Vous devez savoir quel caractère a votre fille, 



72 FRANÇOISE DE RIMINI. 

et quelle est la fierté de son âme. Si elle voit 
Gianciotto avant que le mariage soit un fait 
accompli, ni vous, ni qui que ce soit, ne 
pourrez la décider à l'accomplir : aussi, si bon 
vous semble, voici ce que vous devriez faire. 
Que Gianciotto ne vienne point ici en per- 
sonne, mais qu'on envoie un de ses frères, qui 
l'épousera par procuration. » 

« Gianciotto était un homme d'une grande 
bravoure, et tout le monde pensait qu'après 
la mort de son père, il assumerait la Seigneu- 
rie. Aussi, quoiqu'il fût difforme de sa per- 
sonne et déhanché (sciancato), Messer Guido 
désirait l'avoir pour gendre plutôt qu'aucun 
de ses frères. Reconnaissant que tout ce que 
son ami lui avait dit était juste et pourrait fort 
bien arriver, Guido ordonna donc secrète- 
ment d'en agir ainsi. Au momentdonné,Paolo, 
frère de Gianciotto, vint à Ravenne avec 
piein mandat pour épouser Madonna Fran- 
cesca. Paolo était beau, séduisant et de bonnes 



BOCCACE ET LA LEGENDE. 7-> 

façons; comme il traversait, avec d'autres gen- 
tilshommes, la cour de l'habitation de Messer 
Guido, une des suivantes, qui connaissait 
Paolo, le montra à Madonna Francesca du 
haut d'une fenêtre et lui dit : « Voilà celui qui 
doit être votre mari. » Et ainsi le pensa la 
bonne créature. Dès ce moment, Françoise 
lui voua et sa pensée et son amour. Puis, on 
fit artificieusement le contrat des épousailles 
(efattopoi artificiosamente il contrat to délie 
sponsaliyie), et la Dame, s'en étant allée à Ri- 
mini, ne s'aperçut de la duperie que le lende- 
main matin des noces, en voyant Gianciotto 
se lever d'à côté d'elle. 

« Il faut bien croire que, se voyant ainsi trom- 
pée, elle entra en courroux et ne songea point 
à bannir de son cœur l'amour qu'elle avait 
déjà voué à Paolo. Que plus tard elle se soit 
donnée à lui, je n'en ai jamais rien entendu 
dire et je ne sais que ce que l'auteur en écrit. 
Il est bien possible qu'il en ait été ainsi, mais 

IO 



74 FRANÇOISE DE RIMINÎ. 

j'incline à croire que c'est une fiction que 
Dante a basée sur la possibilité du fait, plutôt 
que sur une notion positive. 

« Paolo etMadonna Francesca continuaient 
à vivre dans cette familiarité, et Gianciotto 
étant allé en quelque terre voisine remplir 
l'office de Podestat, ils commencèrent à en 
user ensemble sans aucune contrainte. Un 
serviteur dévoué de Gianciotto s'en aperçut, 
il alla lui raconter ce qu'il savait du fait, 
promettant, s'il le voulait, de le lui faire tou- 
cher du doigt. Profondément troublé, Gian- 
ciotto revint secrètement à Rimini, et le ser- 
viteur, ayant vu Paolo s'introduire dans 
l'appartement de Madonna Francesca, mena 
le mari à la porte de la chambre, qu'il trouva 
fermée en dedans. Il appela sa femme du de- 
hors, et frappa violemment la porte en s'y 
jetant de tout son corps. Madonna Francesca 
et Paolo le reconnurent, et, croyant pouvoir 
éviter les conséquences de leur conduite, ou 



BOCCACE ET LA LEGENDE. ;5 



tout au moins les diminuer, Paolo dit à la 
dame d'aller ouvrir et s'échappa subitement 
par un judas qui communiquait de cette 
chambre avec une autre. Mais, en se précipi- 
tant, Paolo resta accroché par un pan de son 
vêtement à une pointe de fer fixée dans le 
montant de bois de la trappe. Francesca ou- 
vrit, s'imaginant qu'en trouvant la chambre 
vide elle serait tout excusée ; mais Gianciotto, 
à peine entré, aperçut Paolo accroché et courut 
sur lui le fer à la main pour le frapper. Fran- 
cesca le vit et, pour éviter le coup, se jeta ra- 
pidement entre Gianciotto et Paolo, qui, le 
bras déjà levé, le coup lancé de toute sa force, 
ne put le retenir, si bien qu'il arriva, contre 
son gré, qu'avant d'atteindre Paolo, il traversa 
de son épée la poitrine de Francesca. Déses- 
péré de cet accident, Gianciotto, qui aimait la 
Dame plus que sa vie, retira le fer, frappa 
son frère et le tua; laissant là les corps, il par- 
tit subitement pour revenir à son poste. Le 



-6 FRANÇOISE DE RIM1NI. 

lendemain matin on enferma les deux amants 
dans la même sépulture au milieu du deuil 
public. » 

Voilà le document; encore qu'il ne soit pas 
contemporain et qu'on le doive à un conteur 
expert aux fictions, à un maître consommé 
dans Fart de présenter les faits et de dessiner 
un scénario, il faut avouer que, pour un récit 
historique daté de i3y3, il est tout à fait capi- 
tal. Il a pourtant été vivement contesté par 
quelques-uns de ceux qui se sont occupés du 
sujet, et il a besoin d'être défendu. 

Si Boccace est un poète, il passe pour exact 
et véridique, et, dans ce cas spécial, il a pour 
lui bien des circonstances : son antiquité 
d'abord, une autorité glorieuse et incontes- 
tée, enfin une assertion qu'il a faite au premier 
chapitre de ses Commentaires, assertion qui 
prouve tout le souci qu'il eut, au moment où 
il préparait ses leçons, de réunir les éléments 



BOCCACE ET LA LEGENDE. 77 

d'une enquête sur Dante avant d'écrire ou de 
commenter publiquement. Boccace a déclaré 
qu'il a voulu parler du fait « avec un vaillant 
homme appelé Ser Piero di Mes. Gardino da 
Ravenna, qui avait été un des amis et servi- 
teurs les plus intimes du Dante dans cette 
ville ». 

Si donc ce ne sont pas là les faits exacts, 
nous devons être bien près de la vérité ; en tout 
cas, le conteur florentin, commentant publi- 
quement l'épisode du cinquième chant, devait 
être l'écho fidèle de la tradition locale. Con- 
statons cependant que la première ligne con- 
tient déjà une erreur : Francesca n'est pas la 
fille de Guido Vecchio, elle doit le jour à 
Guido il Minore; mais il faut les patientes re- 
cherches des généalogistes modernes pour 
établir ces filiations et parentés d'une manière 
indiscutable. Boccace n'affirme rien, mais il est 
assez péremptoire, en ce qui touche le fait de 
la connivence amoureuse entre Paolo et Fran- 



78 FRANÇOISE DE RiMIXI. 

cesca. Lui, conteur et poète, accuse presque 
Dante d'avoir, — non pas dramatisé le récit, 
te fait n'est pas contesté, — mais, par pure fic- 
tion, exagéré au moins le degré de culpabilité 
de Pépouse. Sur les circonstances du mariage, il 
est formel : c'est par artifice qu'on a substitué 
Gianciotto le difforme au beau Paolo son 
frère. Il peint d'un mot le caractère altier de 
la jeune fille, la laideur du fiancé, sa taille 
difforme, et, en opposant à cette rudesse le con- 
traste de la beauté et de l'amabilité de Paolo, 
on devine le dénouement d'une union mal as- 
sortie. Il y a d'ailleurs là une circonstance 
aggravante, la supercherie, qui est tout à fait 
dans la couleur du temps, et qui reste con- 
forme à ce que nous avons déjà dit du parti 
pris de ces seigneurs de nouer des alliances 
politiques sans se soucier de l'effusion des 
cœurs de leurs enfants. 

Pour un conteur qui n'a jamais reculé de- 
vant un dinouement scabreux, Boccace est 



BOCCACE ET LA LEGENDE. 79 

singulièrement prude dans ce récit. Non seu- 
lement il n'accuse pas l'amante, mais il soup- 
çonne Dante de l'avoir fait faillir plus que 
dame Nature l'aurait voulu. Il prend tout 
de suite parti pour elle dès que la dame 
d'honneur, du haut de la fenêtre, lui a mon- 
tré son fiancé [E cosi si credea la buona 
femmina. Di che Madonna Francesca incon- 
tanente in lui pnose l'animo et Vamor sud). 
On lui montre son fiancé : son cœur s'ouvre 
à l'amour, il est jeune, il est beau; son rêve 
amoureux prend une forme; et la buona 
femmina voue sa pensée et son amour à 
celui qu'on lui a montré. Le fait du strata- 
gème (qui pourra être contesté, mais auquel 
personne n'a opposé un document, certain 
ou incertain) est aussi nettement attesté dans 
Boccace. L'auteur des Chiose sopra Dante 
(un instant attribué à Boccace), et les his- 
toriens Rossi et Clementini, prétendent que 
d'abord Paolo et Francesca avaient été fi an- 



8o FRANÇOISE DE RIMINI. 

ces (i); mais nous ne pouvons souscrire à 
cette opinion, car Paolo s^st marié six ans 
avant son frère aîné. Quoi qu'il en soit, il 
faut conclure, cTaprès le récit de Boccace, 
qu'il y a eu substitution et que, pour pren- 
dre ce récit au pied de la lettre, Francesca 
s'étant rendue à Rimini , Gianciotto a dû 
s'introduire près d'elle à la faveur de la nuit. 
Le lendemain matin des noces, il aura surgi 
à la lumière aux côtés de sa femme. Il n'y a 
pas deux façons d'interpréter le texte que 
nous avons étroitement suivi dans la traduc- 
tion (Non savvide primo dello inganno, che 
essavide la tnatina seguente al di délie no^e, 
levar da lato à se Gianciotto). 

Boccace est conséquent avec lui-même, il 
admet la supercherie, et il en déduit les consé- 

(i) Quoique les auteurs du Libretto de Françoise de 
Rimini n'aient pas voulu suivre l'histoire dans leur fic- 
tion , ils ont cependant adopté cette hypothèse. Quel 
drame lyrique on eût pu faire en suivant simplement le 
récit de Boccace! 



BOCCACE ET LA LEGENDE. 81 

quences : « Il faut bien croire que, se voyant 
ainsi trompée, elle entra en courroux et ne 
songea point à bannir de son cœur l'amour 
qu 'elle avait déjà voué à Paolo. » Ils recon- 
naît qu'ils vivaient dans une certaine familia- 
rité (dimesticheftà), mais nous avons vu que, 
lorsqu'il s'agit de dire jusqu'où allait cette in- 
timité, le conteur se récuse, et dit qu'il incline 
à croire qu'il y a plutôt là une fiction de l'au- 
teur basée sur l'issue probable que sur un fait 
avéré (Piuttosto fi^ion formata sopra quello, 
che erapossibile ad essere avenuto, che io non 
credo, que Vantore sapesse che cosi fosse). 

On me permettra de glisser rapidement sur 
un mot du récit relatif au serviteur qui dé- 
nonce [ciô che délie bisogne sapera). Je ne 
dis pas que ce ne soit pas là une formule cou- 
rante [le bisogne, — les affaires), mais les Ita- 
liens versés dans la connaissance du langage 
du xiv e siècle pourraient seuls nous dire 

quelle analogie on peut établir entre la si- 

1 1 



82 FRANÇOISE DE RÏMINI. 

gnification de ce mot et la besongne telle que 
la comprenait notre Montaigne. 

Le récit continue; retenons un point grave, 
parce qu'il a servi de base à une polémique 
très vive entre deux historiens recomman- 
dables. « Gianciotto était allé en quelque terre 
voisine remplir l'office de podestat. Les deux 
amants se voient sans contrainte; le serviteur 
les dénonce et le mari revient secrètement à 
Rimini [occultamente torno à Rimini). » 

Si on accepte le témoignage de Boccace 
comme valable, on ne comprend pas que 
Monsignor Marino Marini, préfet des Archi- 
ves du Vatican, dans ses « Observations criti- 
ques sur les Mémoires historiques relatifs à 
Francesca de Rimini », que venait de publier le 
commandeur Luigi Tonini, ait cherché à éta- 
blir que le fait du meurtre ne s'est pas passé 
à Rimini même, mais bien à San Arcangelo, 
petite cité située à dix kilomètres de Rimini, 
où nous a attiré, nous aussi, le désir de con- 



BOCCACE ET LA LEGENDE. 83 

stater s'il s'y trouvait encore quelques ruines 
d'un château fort ou d'un palais du xrn 6 siècle, 
qu'on put attribuer à un Malatesta, et où au- 
rait pu s'accomplir la sinistre aventure. 

Nous aurons à revenir sur ce point. Conti- 
nuons notre examen du Commentaire de 
Boccace. Le flagrant délit est constaté, et le 
meurtre s'accomplit; mais le conteur est for- 
mel sur cette circonstance, que la mort de 
Francesca n'est que le résultat d'un accident; 
Gianciotto allait frapper son frère, sa femme 
a voulu détourner le coup lancé avec force, et 
déjà inévitable (aveva gia al\ato il braccio 
con lo stocco in mano, e tutto si gravava so- 
pra il colpo). Avant d'atteindre Paolo, le fer 
a traversé la poitrine de Francesca [prima 
passa lo stocco il petto délia donna, che egli 
aggiugnesse à Paolo). Gianciotto est désolé 
[il aimait sa femme plus que lui-même); hors 
de lui, il retire le fer, et frappe son frère ! 

C'est une façon de présenter le meurtre qui 

1 1. 



84 FRANÇOISE DE RIMINI. 

en diminue singulièrement l'odieux caractère; 
d'abord la première victime succombe à un 
accident, le mot y est, et la seconde n'est frap- 
pée que parce que la première, qui était aimée 
passionnément, a succombé. 

Le Sciancato laisse les deux corps, il re- 
tourne à son office; c'est là encore un point 
important, c'est-à-dire qu'il était podestat; or, 
comme podestat, les lois et l'usage lui interdi- 
saient de conduire sa femme aux lieux où il 
exerçait; il avait donc dû quitter son poste 
pour se venger, ou pour constater le crime, si 
crime il y avait. Le fait accompli, il revenait 
remplir ses fonctions officielles. On ramasse 
les deux corps, on leur rend les derniers de- 
voirs avec beaucoup de larmes (con moite la- 
crime) et on les enferme dans le même cer- 
cueil. Cette dernière circonstance ne peut pas 
nous échapper ; si accessoire qu'elle soit, on 
en peut tirer une déduction. Tout le monde 
est d'accord sur le fait de la réunion des deux 










» Ce fut un seul passage qui nous perdit. » 

Dessin inédit de M. Ingres. — Troisième Variante. 

(Tiré de la Collection de M. Lecomte.) 



BOCCACE ET LA LEGENDE. 87 

corps dans une même tombe, et, si on voulait 
être complaisant, on citerait à l'appui du fait 
un curieux document, que nous repoussons, 
quant à nous, quoiqu'il soit regardé comme 
probant. Nous ne l'enregistrerons que pour 
mémoire. 

Mais enfin, il faut bien le dire, pour qu'on 
en usât ainsi à l'égard des victimes (mariées 
chacune de son côté), il fallait qu'une grande 
pitié se fût manifestée dans la ville au bruit de 
ce meurtre; et, encore que l'amour, même 
coupable, alors qu'il est expié par un trépas 
aussi lamentable, justifie une émotion pro- 
fonde et une immense commisération, au 
cœur d'un peuple sensible, ardent et pas- 
sionné comme le peuple italien, comment, 
dans la ville même où ils régnaient en maî- 
tres, où ils étaient mortellement offensés et 
trahis, les Malatesta auraient-ils supporté la 
glorification d'un crime aggravé par tant de 
circonstances? Ajoutons que c'est faire bon 



88 FRANÇOISE DE RIMINL 

marché aussi de la dignité d'Orabile Béatrice, 
la femme de Paolo; car, je le répète, Paolo 
était marié. 

Il est un autre témoignage, qui porte sur la 
mise en scène du drame, qu'il nous faut invo- 
quer aussi et discuter; témoignage posthume, 
déposition d'outre-tombe, que le Poète de la 
Divine Comédie met dans la bouche de la vic- 
time. Dante a voulu savoir « à quoi et com- 
ment, au temps des doux soupirs, l'amour 
leur a permis de connaître leurs douteux dé- 
sirs ». 

Je ne m'arrête point sur le charme incom- 
parable du langage que le chantre met dans la 
bouche de Francesca; je parle au nom de la 
raison pure et de la vérité historique, et j'es- 
saie de saisir corps à corps les faits pratiques 
d'un drame nébuleux et controversé. 

L'Ange de gloire s'interrompt pour conter 
son histoire d'un éternel baiser, il exprime 
cette douloureuse pensée qu'Alfred de Musset 



BOCCACE ET LA LEGENDE. 89 

tient pour un blasphème, et qu'il s'étonne d'en- 
tendre tomber de la bouche de Francesca : 

Dante, pourquoi dis-tu qu'il n'est pire misère 
Qu'un souvenir heureux dans les jours de douleur? 
Quel chagrin t'a dicté cette parole amère, 
Cette offense au malheur? 

« La terre où je suis né s'étend sur la plage 
où le Pô descend pour être en paix avec les 
fleuves qui le suivent. » 

Tous ceux qui ont vu les bouches du Pô, ce 
cortège de fleuves et de rivières : le Tessin, 
l'Adda, l'Etro, le Mincio, la Trebbia, la Bor- 
mida, le Taro, se perdant dans le sable au 
moment d'aller à la mer, ont déjà reconnu 
Ravenne. 

La fille de Polenta confesse son amour, et 
le plus chaste pinceau n'a pas un trait cà re- 
prendre à son court récit; c'est un tableau tout 
fait, celui qu'ont peint les artistes de tous les 
siècles qui se sont succédé depuis, sans jamais 

égaler l'œuvre du poète. 

12 



9° FRANÇOISE DE RIMINT. 

« Nous lisions un jour, par plaisir, comment 
l'amour s'empara de Lmcelot; nous étions 
sans méfiance; plusieurs fois cette lecture fît 
rencontrer nos yeux et nous fit changer de 
couleur, mais ce fut un seul passage qui nous 
perdit. Quand nous lûmes comment cet amant 
si tendre avait baisé le sourire adoré, celui-ci, 
qui ne sera jamais séparé de moi, baisa ma 
bouche, tout tremblant... Le livre et celui 
qui l'avait écrit furent pour nous un autre 

Galléhaut Ce jour-là, nous ne lûmes pas 

plus avant. » C'est la préface du tableau de 
Ingres et de celui que peindra plus tard Ary 
Schefî'er. 

Quel est donc ce livre dont un seul passage 
les a perdus ? Ceci nous touche de près, car 
c'est un de nos classiques français : le Roman 
de Lancelot du Lac, chevalier de la Table 
ronde. On a beaucoup erré autrefois sur le 
vers : 

Galeotto fu il libro e chi lo scrisse. 



BOCCACE ET LA LEGENDE. 91 

Pour nous Français, si peu aptes à dissiper 
toutes les obscurités du Dante, c'était un des 
seuls passages sur lesquels nous ne pouvions 
pas nous tromper. Le Lancilotto et le Galeotto 
du récit étaient pour nous deux personnages 
trop familiers. Voici le paragraphe qui a per- 
du les deux amants : 

« De quoi me ferai-je prier? fait-elle; plus le 
veuil-je que vous. Lors tous trois se retirent 
plus à part, et font semblant de conseiller. 
La Reine voit que le chevalier n'en ose plus 
faire, si le prend par le menton et le baise de- 
vant Galléhaut assez longuement. » Et le pas- 
sage : Galeotto fit il libroechilo scrisse, s'ex- 
plique tout entier maintenant qu'on connaît 
la scène. C'est bien Galléhaut qui pousse la 
reine dans les bras de Lancelot; c'est lui qui, 
ajoutant que toutes les prouesses par le che- 
valier faites n'avaient d'autre but que celui 
de plaire h la reine, dont il était passionné- 
ment amoureux, se fait le complaisant, tran- 



9» FRANÇOISE DE RIMINI. 

chons le mot, l'entremetteur de cet amour, en 
exigeant qu'en récompense d'aussi brillants 
services la reine donne un baiser à son che- 
valier. Le serviteur complaisant qui pousse 
Francesca dans les bras de Paolo, c'est le ro- 
man de Lancelot du Lac, dont ils lisent le plus 
dangereux passage penchés l'un sur l'autre. — 
Donc le livre et celui qui l'écrivit furent pour 
eux un autre Galléhaut. 

Il est intéressant pour nous de constater 
que, vers i3oo, nos vieux Romans de cheva- 
lerie étaient déjà célèbres en Italie, où on les 
lisait en provençal, en français et en latin. 
Que les deux amants fussent vraiment occu- 
pés à lire au moment où Gianciotto les a sur- 
pris, personne n'en peut répondre; mais le 
fait seul que Dante ait placé le livre dans leurs 
mains, suffit à attester l'immense retentisse- 
ment qu'avait eu, au-delà des Alpes, les pre- 
mières œuvres de notre littérature nationale. 
Tout cependant ne peut pas être inventé dans 



UOCCACE ET LA LEGENDE 



ce prélude, et là encore on est fondé à dire 
que quelque récit recueilli, quelque tradition 
solidement établie, ont dû servir de base au 
poète. 

Les lèvres s'unissentdonc; etle rideau tombe 
sur le vers : « Ce jour-là nous ne lûmes pas plus 
avant. » Vers si simple, si retenu et si chaste, 
au moment même où la situation va probable- 
ment cesser de l'être ! — On n'unit pas plus de 
grâce à plus de fragilité; mais cette réserve ne 
fait pas le compte de ceux qui aiment à aller au 
fond des choses, et nombre de chroniqueurs et 
de commentateurs nous invitent effectivement 
à croire que ce n'est pas à ce moment précis, 
mais un peu plus tard, que Gianciotto a heurté 
vigoureusement à l'huis du Gattolo, où vient 
de se passer la scène reproduite par le pinceau 
de Ingres. 



94 



FRANÇOISE DE R I M 1 N I . 



LES RELATIONS DE PAOLO ET DE 
FRANCESCA 




out en examinant un à un cha- 
cun des textes qui peuvent nous 
éclairer sur cette question des 
nuances, nous persistons per- 
sonnellement, pour bien des raisons que nous 
avons exposées, à regarder le Commentaire de 
Boccace comme le grand document sur le su- 
jet. Mais nous avons dit déjà que ce témoignage 
est contesté, non seulementpar quelques com- 
mentateurs italiens, mais aussi par des com- 
mentateurs français et des historiens contem- 
porains. Pour prendre le fait à l'origine, on 
nie d'abord qu'il y ait eu inimitié et lutte à 
cette époque entre les Malatesta et les Polenta, 
mais ceci n'est pas une circonstance impor- 
tante; le fait de Tunion des deux familles peut 
avoir eu pour cause l'alliance offensive et dé- 



PAOLO ET LA FRANCESCA. 95 

fensive ; l'alliance en découlerait tout aussi bien 
par la reconnaissance que Guido Polenta au- 
rait vouée à Malatesta da Verucchio pour l'a- 
voir aidé à chasser les Traversari de Ravenne. 
Monsignor Marino Marini prétend que le fait 
du meurtre ne s'est même pas passé à Rimini ; 
il est donc bien obligé de récuser le conteur 
florentin, puisque celui-ci dit formellement 
que Gianciotto était alors podestat dans une 
ville voisine et que, pour se convaincre et 
constater le flagrant délit, il dut revenir à Ri- 
mini (tornô à Rimino). Fauriel, qui inaugura 
la Chaire de littérature étrangère à la Faculté 
de Paris, fondée en i83i, prenant pour sujet 
de son cours la Divine Comédie, ne craignit 
pas de présenter le récit de Boccace comme 
l'œuvre d'un romancier habile à combiner et 
nuancer les diverses circonstances d'un fait, de 
la manière à la fois la plus vraisemblable et 
la plus favorable a l'effet. C'est une opinion à 
l'appui de laquelle l'auteur de Dante et les 



û6 FRANÇOISE DE RIMINI. 

— * 

origines de la langue et de la littérature ita- 
liennes n'apporte pas de documents décisifs; il 
faut donc chercher s'il existe, avant ou après 
Dante ou Boccace, quelques preuves plus con- 
vaincantes que celles qu'ils ont données tous 
deux. On en arrive alors aux chroniqueurs, 
sinon du temps, au moins de celui qui suit 
immédiatement. 

La chronique latine de Marco Battaglia, pu- 
bliée par Muratori sous le titre : Anonymi 
Itali Historia, est de 1 354 et va jusqu'à 1 385; 
elle rapporte le fait du meurtre, mais d'une fa- 
çon incidente et dans les termes suivants : 
« Paulus autem fuit mortuus per fratrem 
suum Joannem Zoctum ex causa luxurise 
commisse cum Francisca Guidonis fllia di 
Polenta, uxorefratris germani Pauli, cum qua 
Paulus passus est mortem. » C'est assez con- 
cluant pour accepter le fait comme acquis à 
l'histoire; ce n'est pas assez pour nous éclai- 
rer sur les circonstances du drame. 



PAOLO ET LA FRANCESCA. 97 

Le commentaire manuscrit de Jacobus Gra- 
denigo de Venetiis, qui appartenait au cardi- 
nal Garampi, et qui existe en original enlu- 
miné de miniatures, à la bibliothèque Gam- 
balunga de Rimini, reproduit à peu près 
identiquement un autre commentaire anté- 
rieur, celui de Jacopo délia Lena, publié plus 
tard par Vandelin. Le caractère de la lettre du 
manuscrit indique la date de l'origine, qu'il 
faut porter à la fin du xiv e siècle, entre 1389 et 
1399. C'est plus tard que Boccace, mais Jaco- 
po délia Lena est antérieur. Gradenigo, et par 
conséquent délia Lena, sont beaucoup plus 
complets que Boccace au point de vue des 
affirmations. Voici les termes précis, mais i! 
faut dire qu'avant de commenter le passage 
du Dante, ils traitent le fait historique comme 
une Istorietta ou Novella. 

J'aurai beaucoup de peine à traduire en 

français le texte italien trop naïf du vieux 

chroniqueur. « Giovanni, fils de messer Ma- 

i3 



9^ FRANÇOISE DE RIM1NI. 

latesta Vecchio de Rimini, avait pour femme 
Francesca, fille de Messer Guido da Polenta, 
seigneur de Ravenne. Cette Françoise « gia- 
ceva » avec Paul, frère de son mari, qui était 
donc son beau-frère; corrigée plusieurs fois 
par son mari, ni elle ni l'autre ne cessèrent, 
si bien qu'enfin ledit Giovanni les trouva en 
flagrant délit (siiso el peccato) et, avec une 
épée, il les cloua ensemble de cette façon qu'ils 
moururent dans les bras l'un de l'autre. » 

C'est bien certainement ce que nous avons 
de plus complet, et ceux qui veulent se rendre 
un compte exact de ce qui se passa après que 
le Roman de Lancelot du Lac fut tombé par 
terre, doivent se déclarer satisfaits. Cependant 
nous allons au-devant de l'objection, le docu- 
ment manuscrit du Gradenigo est postérieur 
de près d'un siècle au fait de la faute et du 
meurtre. Il faut en prendre son parti; nous 
pourrons apporter encore des documents, mais 
pas un ne sera antérieur à celui-ci. 



PA0L0 ET LA FRANCESCA. 09 

Voici venir Fra Giovanni da Serravalle,qui 
rédige en 1416 un commentaire en langue la- 
tine par ordre des Pères du Concile de Con- 
stance. Il était difficile d'être plus formel que 
le Gradenigo; cependant Serravalle, écrivant 
en latin, peut mieux nous convaincre. Il ra- 
conte la scène trop de fois répétée dans notre 
récit, cite aussi le livre de Lancelot, et, après 
avoir fait allusion au passage émouvant, il 
s'exprime ainsi : Hoc lecto Pauhis Franciscain 
intui tus fuit et in tali intuitupalluerunt ambo 
et rubuerunt : tandem habuerunt rem simul. 
Unusexfamilia Ganschiatti (Gianciotto) hoc 
vidit, et revelavit domino suo, qui posuit se 
in insidiis, et breviter ambos unum super 
alium amplexatos interfecit. » 

Il y a là une nuance qu'il faut remarquer : 
dans Boccace et dans tous les commentateurs, 
le livre tombe, Giovanni entre et se venge; la 
au contraire un temps s'écoule entre la faute et 
le meurtre. Un paragraphe de la Cronica Pe- 



ioo FRANÇOISE DE RI M INI. 

sarese de Tommaso Diplovatazio (xv e siècle), 
place le fait à Pesaro d'abord, puis à Rimini, 
et le rapporte en ces termes : « Hoc anno ( 1 296) 
ferunt Joannem Sancatum potestatem et capi- 
taneum Pisauri dominam Franciscain filiam 
domini GuidonisdePolentaRavennaeDomini, 
ejus uxorem, gladio confodisse inventam in 
adulteriocum PauloBellofratredictiJoannis.» 
Ce Diplovatazio sera à discuter lorsque nous 
rechercherons le lieu où se passa le meurtre et 
le temps précis où il s'accomplit; car il cite là 
une date que nous n'acceptons pas pour vraie. 
Arrivons à Baldo di Branchi, en sa chroni- 
que en langue italienne datée 1454. Je tra- 
duis : « Dans ce mois (septembre 1289), il 
arriva dans la maison de Malatesta un cas 
étrange : ledit Malatesta ayant donné déjà 
depuis longtemps pour femme à son fils Gio- 
vanni une fille noble de Ravenne nommée 
Francesca, qui était très belle, on dit que de- 
puis plusieurs années « lei e Paolo usanno in- 



PAOLO ET LA FRANCESCA. ioi 

sieme », et Gianciotto, les ayant trouvés sur 
le fait (suso il fatto), les tua tous les deux. 

Teofilo Betti [Délie cose Pesarese, mémoire 
inédit) est postérieur, et il a une façon char- 
mante de raconter la scène ; il n'offense pas 
les oreilles les plus chastes, mais la morale 
n'est pas saine et sauve. « Ognuno sa che fu- 
rono ambedue trafitti da Giovanni il quale li 
sorprese nella più interressante e deliziosa 
operazione che la natura inspira ai mortali. » 
Ce Teofilo Betti, qui a une façon si poétique 
de traiter l'adultère, place le fait tour à tour à 
Rimini et à Pesaro. Il indique le Gattolo des 
Malatesta ou le palais des Tingoli sur la place 
du Marché; à Pesaro il cite l'édifice où est au- 
jourd'hui la Salara; mais dans les deux cas il 
se fait l'écho des On-dit de son temps. 

Je crois que j'ai cité les plus importants 
parmi les chroniqueurs du xm c au xv c siècle; 
il faudrait arriver désormais au xvi e siècle et à 



102 FRANÇOISE DE RIMINI. 

m 

ceux qui suivent, puis aux historiens natio- 
naux : mais ils ne font naturellement que met- 
tre en œuvre les Chroniques, et ils se repro- 
duisent tous, puisque tous ils ont puisé aux 
sources que nous avons citées. Il était donné 
aux modernes, aux contemporains et à ceux 
qui écrivaient hier encore, d'apporter quelques 
lumières nouvelles sur le lieu du fait et sur les 
dates, en compulsant des documents de YAr- 
chivio Notarile , des brefs pontificaux, des 
actes d'émancipation de mineurs, des testa- 
ments, des Provisions ou décisions des rec- 
teurs, des consuls et des podestats de Rimini, 
de Pesaro et de San Arcangelo. Mais, s'ils ont 
pu préciser davantage le lieu et le temps, ils 
n'ont rien changé au récit des chroniqueurs. 
Boccace avait dit que Giovanni était podestat; 
ils ont voulu savoir où il commandait, et ils 
l'ont su; ils ont contrôlé la date de son ab- 
sence pour savoir celle de son retour, et, le 
fait avéré, ils ont discuté le lieu où il s'était 



PAOLO ET LA FRANCESCA. io3 

passé. Enfin ils ont eu la curiosité de savoir 
l'âge du mari, celui de la femme et celui de 
ramant : si Paolo était marié ? s'il avait des en- 
fants? si Francesca, de son côté, avait laissé 
des héritiers à celui qui l'avait mise à mort? 
Paolo étant frère de Giovanni, ils se sont de- 
mandé s'il était Faîne ou le plus jeune; com- 
ment, dans ce cas, il se faisait qu'il eût été 
marié avant son frère aîné; toutes choses qui 
paraissent accessoires, et qui le sont en effet 
pour un poète, mais qui sont dignes de l'at- 
tention d'un historien, et qui donnent d'ail- 
leurs au fait son véritable caractère. C'est de 
là qu'est née la vive polémique engagée entre 
le savant bibliothécaire et historien de Rimini, 
Luigi Tonini, et le préfet des archives du Va- 
tican, Monseigneur Marino Marini. Ni l'un ni 
l'autre ne nient les faits, mais ils diffèrent d'o- 
pinion sur l'heure et le lieu. Nos conclusions 
personnelles jetteront peut-être quelque lu- 
mière sur tous ces points. 




'4 




CHAPITRE IV 



OU LE MEURTRE A-T-IL EU LIEU 




près avoir interrogé les 
chroniqueurs et cité les 
commentateurs de Dan- 
te, cherchons à Ravenne 
même et à Rimini quel- 
ques-uns de ces témoins 
muets qui viennent si 
bien à l'appui de Thistoire : les monuments 
ou inscriptions contemporains des Polenta et 
des Malatesta. 

Francesca nous Ta dit, elle est née su la 



io8 FRANÇOISE DE RIMINI. 

Marina, et ses ancêtres devaient habiter, dans 
la cité de Théodoric, le palais ou le château 
seigneurial. C'est Tannée même de son ma- 
riage, en I2y5, que son père est investi par le 
Souverain Pontife, et les Polenta vont régner 
en maîtres jusqu'en 1441, soit plus d'un siècle 
et demi de pouvoir. 

A Ravenne et à Rimini, prodigieux Musée 
où Ton suit pas à pas les traces des invasions 
successives et où l'histoire des premiers siècles 
de notre ère se lit en caractères ineffaçables, 
nous trouverons les signes évidents du passage 
de tous les souverains, depuis Auguste jusqu'au 
dernier des Légats Pontificaux, soit par des mo- 
numents, soit par des inscriptions. Les beaux 
bas-reliefs de l'Apothéose d'Auguste, avec Cé- 
sar et Livie, de San Vitale; le Port de Classe, 
les restes deCésarée,nous parlent de lapériode 
romaine et de ses quatre siècles de prospé- 
rité. L'arc d'Auguste de Rimini et le piédestal 
de Jules César nous parlent des empereurs. 




L'Arc d'Auguste à Rimini (État actuel). 



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UNIVERSITE OF ILUN / S 



OU LE MEURTRK A-T-IE EU LIEU: III 



Du port militaire de Glassis, où Strabon nous 
montre deux cent cinquante vaisseaux de guer- 
re à L'ancre, les flottes romaines, sur un signe 
du maître, pouvaient faire voile pour TEpire, 
la Macédoine, l'Achaïe,la Propontide, la Crète 
et les colonies de TOrient. 

Quand les Romains se partagent le monde, 
TOccident échoit à Honorius, et Ravenne est 
choisie comme un refuge contre les Barbares, 
à cause de sa position au bord des marais qui 
en défendent rapproche. Résidence impériale 
avant de devenir la capitale de lTtalie quand 
la Péninsule tombe aux mains des barbares , 
nous trouvons la trace de ces deux périodes 
dans le tombeau de Galla Placida, sœur d'Ho- 
norius, fille de l'Empereur Théodose, de- 
venue la femme d'un roi barbare; dans celui 
d'Honorius, dans celui de Constance, et celui 
de Valentinien III encore debout et intacts. — 
Les Barbares sont devenus les maîtres; Théo- 
doric, roi des Ostrogoths, règne à Ravenne 



H2 FRANÇOISE DE RIMINI. 

en souverain ; voici son tombeau, couvert de 
ce prodigieux monolithe qui fait penser à 
l'Egypte et aux travaux des Pharaons ; sur la 
place Majeure s'élève le Portique du roi Goth, 
où se lit encore son anagramme précieuse- 
ment sculptée ; et voici même les avancées de 
son Palais, à deux pas de la Basilique de San 
Apollinare nuovo. Bélisaire entre à Ravenne; 
il chasse les Barbares et inaugure la période 
byzantine après la période gothique; nous al- 
lons entrer dans les superbes Basiliques, té- 
moins de ces deux siècles de domination; 
nous pouvons lire les épitaphes des Exarques 
sur leurs tombeaux et sur les murs de San 
Vitale tout brillants de mosaïques éclatantes, 
où noussuivrons le dérllédes personnages de la 
cour de Byzance. C'est Justinien, l'Empereur, 
suivi de l'Archevêque Maximilien ; en face 
de lui, entourée de ses dames d'honneurs 
aux costumes brillants, voici Théodora, la co- 
médienne, Impératrice d'Orient, échappée des 



OU LE MEURTRE A-T-IL EU LIEU? Il3 

coulisses d'un cirque, digne Souveraine du 
Bas-Empire, évoquée par les Mosaïstes du 
vi e siècle; elle semble sortir de la tombe, 
brillante et fardée, pompeuse et lascive. 

Viennent les Lombards et Charlemagne; 
s'ils ne laissent pas leurs empreintes par des 
monuments, nous toucherons du moins du 
doigt la trace de leur passage, car ils détrui- 
sent et ils ruinent ; et si, par l'imagination, 
nous replaçons à Ravenne les dépouilles dont 
Charlemagne enrichit Aix-la-Chapelle, cette 
période ne nous échappera point encore. 

Entre les Lombards et les Polenta, c'est le 
désordre et la nuit ; Othon, legrand Empereur 
d'Allemagne, va ceindre à Pavie cette fameuse 
couronne de fer qu'on ne touche pas sans 
émotion dans le trésor de Monza, et la lutte 
pendant laquelle s'effectuera le passage du 
pouvoir impérial au pouvoir féodal durera 
plus de deux siècles et demi ; c'est une époque 
troublée, perdue pour les Arts de la paix, mais 

i5 



H4 FRANÇOISE DE RIM1NI. 



cependant nous en suivons aussi la trace à San 
Apollinare in Classe, dans un monument 
commémoratif. Par un singulier hasard, alors 
que nous en prenions l'empreinte, nous avons 
vu s'arrêter tout pensif devant cette inscrip- 
tion Théritier de cet Empire d'Allemagne, 
dont le Chancelier a dit un jour : « Nous 
n'irons point à Canossa. » Ce monument reste 
le Confiteor expiatoire d'Othon III, cet em- 
pereur de vingt ans souillé de crimes, venu ici, 
pieds nus, plein d'humilité et de repentir, 
après avoir torturé Jean XVI et fait trancher, 
contre la foi des traités, la tête de Crescentius 
assiégé dans le Môle d'Adrien. 

Sur les ruines de l'Empire d'Occident, le 
pouvoir féodal s'est élevé et les Vicaires de 
l'Empire sont devenus les vrais Seigneurs de 
Ravenne ; cependant pas une pierre contempo- 
raine de leurs premiers temps n'y rappellera 
leur souvenir. Ainsi donc, nous tiendrons dans 
nos mains cette boîte fruste, aujourd'hui dé- 



OU LE MEURTRE A-T-IL EU LIEU.' IID 

posée au Musée de Ravenne, qui a renfermé 
pendant plusieurs siècles les ossements du 
Dante; nous pourrons nous agenouiller au 
Braccio Forte devant sa tombe, admirer les élé- 
gantes façades des palais construits par les Pro- 
véditeurs de Venise, et leurs cloîtres superbes. 
Près de San Vitale, nous lirons l'inscription 
qui rappelle le meurtre du cardinal Alidosio 
par le duc d'Urbin, sous les yeux mêmes du 
Pontife son oncle ; et nous irons sans hésiter 
au lieu consacré par une colonne votive, la 
« Colonna dei Francesi », où tomba, enseveli 
dans son triomphe et le front ceint d'un lau- 
rier, ce héros de vingt ans qui s'appelait 
Gaston de Foix. Tous les Légats Pontificaux, 
lord Byron, les Gamba, la Guiccioli même, 
c'est-à-dire les faits anecdotiques de l'histoire 
d'hier, laisseront enfin des traces irrécusables : 
mais, de cette enquête faite sur les monuments 
du temps des Polenta, il ne jaillira pas une 
lueur. 



il G FRANÇOISE DE R I M I \ I . 

> 

Pourquoi donc cette lacune, et comment ces 
Polenta, si vivants dans l'histoire, sont-ils les 
seuls dont nous ne trouvons pas l'empreinte 
dans une cité où ils ont régné plus de cent cin- 
quante ans ? 

Nous avons plus de bonheur lorsqu'il s'agit 
d'établir l'année où s'est passé le fait. Il ne 
reste qu'une pierre, une seule, mais on verra 
quelle importance prennent tout d'un coup 
dans l'histoire ces vestiges que les ignorants 
foulent aux pieds. En 1 856, on a trouvé dans la 
forteresse de Pesaro un fragment de l'ancienne 
construction avec l'inscription suivante : 
« Anno Domini : Millesimo CC° : LXXXV: 
lndictione XIII : Temporibus : Domini Ho- 
norii Papa? IIII : Esistente : Potestate Io- 
hannc : Nato : Magnifia : viri : Domini Ma- 
latestœ. » 

En 1285, régnait le pape Honorius VI; 
effectivement les dates concordent et le docu- 
ment est probant ; en 1285, Giovanni il 



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Inscription commémorative de la Podesteria de Giovanni Malatesta. 
Trouvée en 1R:;g dans la Forteresse de Pesaro. 



u8 FRANÇOISE DE RIMINI. 

> 

Sciancato était donc Podestat de Pesaro, et 
personne ne doute qu'il ne soit parti de là 
pour surprendre Francesca et Paolo. Il pou- 
vait sans doute être nommé depuis quelques 
temps déjà, il a pu même occuper plusieurs 
fois le poste, mais enfin là nous tenons un 
document précis, et ce document est contre 
l'opinion de M Br Marino Marini, car, s'il était 
Podestat à Pesaro au moment du meurtre, 
la femme du Sciancato n'était pas avec lui ; 
pas plus qu'un amiral ou un capitaine de 
vaisseau ne prend sa femme à bord pendant 
une expédition. La loi est formelle, et, à défaut 
de la loi, l'usage est constant. 

Brunetto Latini, le maître de Dante, définit 
dans son Ti^ésor les conditions à remplir 
pour exercer la charge de Podestat. Ce magis- 
trat devait être étranger à la ville; on le choi- 
sissait généralement d'illustre race et parmi 
les chefs de guerre les plus habiles et les plus 
heureux. Il fallait qu'il eût trente ans au 



ou le meurtri; a-t-il eu lieu.' 119 

moins et qu'il appartînt à l'opinion dominante 
du pays. Il ne pouvait conduire avec lui sa 
femme, et il était tenu de se faire suivre de 
toute une cour. Il avait ses notaires, ses ju- 
risconsultes, ses greffiers et ses gendarmes 
(Berovieri)-, tout un cortège militaire de che- 
valiers, d'écuyers et de pages. A moins que la 
ville n'eût à sa solde quelque illustre Condot- 
tiere, il prenait le commandementdesarmées et 
il était le vrai chef politique et militaire. Le 
nom est resté dans la plupart des villes de l'Ita- 
lie du nord et dans toutes les colonies véni- 
tiennes de l'Adriatique, mais aujourd'hui il 
répond à celui de Syndic ou Maire (Podesta- 
Syndaco). Les palais qui furent au xin e siècle 
les résidences de ces chefs, dont quelques-uns 
furent nommés à vie, restent comme des mo- 
numents politiques de cette époque : hérissés, 
bardés de fer, massifs et rudes, la plupart du 
temps ils n'offrent nulle prise à l'attaque ; ils 
pouvaient soutenir les plus longs sièges, et 



120 FRANÇOISE DE RIMINI. 

la plupart y ont résisté. Le Bargello de 
Florence est un curieux exemple de cette ar- 
chitecture qui reflète bien les moeurs du temps, 
et la plupart des villes du littoral de l'Adria- 
tique en offrent de curieux vestiges souvent 
défigurés par des restaurations regrettables. 

Donc, en 1285, Giovanni était Podestat à 
Pesaro, il vint en hâte à Rimini surprendre 
Francesca et Paolo, et nous tiendrons ainsi 
pour valable l'assertion de Boccace. 

Ce n'est pourtant pas l'avis de M gr Marino 
Marini. Sa thèse, en deux mots, est celle-ci: 
Au xm e siècle des dissentiments entre les 
Évêques de San Arcangelo et la commune de 
Rimini amenèrent la guerre entre ces deux 
villes. Les Malatesta attaquèrent Poggio di 
S. Arcangelo, et Giovanni et Paolo Malatesta, 
en 1288 et 1289, occupèrent la forteresse. S'ils 
Tontoccupéeaussi longtemps, Giovanni y aura 
conduit sa femme; donc, c'est à San Arcan- 
gelo qu'eurent lieu la surprise et le meurtre. 



OU LE MEURTRE A.-T-IL EU LIEUÏ 121 

Le travail du préfet des Archives du Vati- 
can est de ceux qu'il faut prendre en grande 
considération; mais, quoiqu'il ait pour lui 
l'assertion de Clementini, il nous est impos- 
sible de nous rallier à son opinion. 

D'abord la date du meurtre est reculée à 
1 288 ou 1 289, et Giovanni n'est plus Podestat 
à Pesaro; de plus il est constant que, pendant 
ces années-là, il guerroyait autour de San- 
Arcangelo. C'est ne pas assez tenir compte du 
seul fait vraiment positif en tout ceci : Gio- 
vanni, Podestat à Pesaro en 1285, quitte la 
ville pour venir surprendre les coupables et 
accomplir le meurtre. 

Je ne serai pas disposé, non plus, à me 
rallier à l'opinion qui voudrait que le meurtre 
ait eu lieu à Pesaro; c'est faire trop bon mar- 
ché de l'usage établi, ou de la loi qui interdit 
aux Podestats nommés dans les villes, d'y ha- 
biter avec leur famille. C'est enfin ne pas 

tenir compte du tornb à Rimino de Boccace; 

16 



122 FRANÇOISE DE RIMINI. 

et cette assertion, appuyée sur maints docu- 
ments déjà cités, doit, il me semble, prévaloir. 

Il y a un autre argument qui n'est tiré 
d'aucun document, mais qui, selon nous, est 
un indice supérieur. Pourquoi, puisque Fran- 
cesca est née à Ravenne, la postérité l'a-t-elle 
désignée unanimement sous le nom de Fran- 
cesca di Rimini? Elle a vécu à Rimini, là 
elle a expié sa faiblesse ou son crime par la 
mort ; là on a creusé sa tombe. 

D'ailleurs, si on résume les opinions des 
chroniqueurs et des historiens, la plupart 
sous-entendent que le fait s'est passé à Rimini, 
et ils en doutent si peu qu'il ne leur vient pas 
à l'idée de soutenir la thèse contraire. Ce sont 
là les preuves négatives, celles qu'on peut ti- 
rer des récits de Marco Battaglia, de Benve- 
nuto da Imola, de Fra Giovanni da Serra- 
valle, et de Baldo di Branchi. Jacopo délia 
Lena, Gradenigo et Boccace, eux, nomment le 
lieu et affirment. Plus tard, quand Silvio 



OU LE MEURTRE A-T-IE EU Et EU? 123 

Pellico voudra écrire sa Francescadi Rimini, 
il n'hésitera pas à placer la scène de la tragédie 
dans la ville de Malatesta, pas plus que le 
comte Odoardo Fabri, pas plus que Lord 
Byron n'auraient hésité à le faire, d'après ce 
que nous lisons dans ses lettres à son éditeur 
Murray, s'il avait réalisé le plan qu'il a à 
peine ébauché. Francesca n'est plus pour la 
postérité « Francesca da Ravenna », elle est et 
restera « Francesca di Rimini » ; et elle appar- 
tient à l'histoire ou, si l'on veut, à la légende 
de cette ville. C'est en vain qu'on exhumera 
des documents d'archives; on ne pourra plus 
enlever cette touchante illustration à la cité 
des Malatesta. 

Je ne veux pas négliger une hypothèse qui 
a de la valeur parce qu'elle a sa source dans 
la « Chronique de Pesaro » : « Aliqui dicunt 
fuisse Arimini in domo magna quo est in 
capite Plateœ magnœ. » Cette grande maison 
à l'entrée de la place Majeure, j'y ai vaine- 



124 FRANÇOISE DE R1MINI. 

ment cherché le caractère du temps : on l'ap- 
pelle la Maison de J . Césa?%hcause du piédes- 
tal dont j 1 ai parlé; elle appartint à la famille 
Tingoli, puis aux Ruffo, enfin au comte Carlo 
Graziani Cisterni, et elle a dû s'élever sur 
remplacement de celle désignée par le chro- 
niqueur. Il est assez singulier que l'opinion cou- 
rante des habitants de la classe moyenne, peu 
au fait des textes et des recherches, soit en fa- 
veur de cette dernière hypothèse. Je Tai con- 
staté plusieurs fois en interrogeant des pas- 
sants. Enfin, une autre tradition veut que 
les Malatesta, fils de Verucchio,aienthabitédu 
vivant de leur père une demeure près de la 
vieille Porte de S. -Andréa, maison beaucoup 
trop moderne, qui était au siècle dernier 
à la famille Graziani, et est aujourd'hui la 
propriété des Ugolini Michèle. 

On voit combien il est difficile de se fixer 
après une telle enquête; cependant la conclu- 
sion de l'historien Tonini sera aussi la nôtre : 







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OU LE MEURTRE A-T-IL EU LIEU? 127 

la scène cruelle s'est passée à Rimini, et très 
probablementdans le Gattolo di San Colomba, 
sur remplacement actuel de la forteresse con- 
nue aujourd'hui sous le nom de « Avanzi 
délia Rocca ». Dans l'état actuel de ce châ- 
teau Maiatestien, il faut renoncer à retrouver 
les restes des constructions primitives à cause 
des modifications que nous avons indiquées. 

Pour la curiosité du fait, avant de conclure, 
enregistrons un document singulier tiré d'un 
volume imprimé à Rimini en i58i, par Sim- 
beni, sous le titre : « // Vermicello délia Seta », 
volume dû à Giovanni Andréa Gonsucci da 
Sascorbaro et cité par Luigi Tonini : 

« Il y a peu de jours, dans l'église de Saint- 
Augustin de Rimini, on a trouvé, dans un 
sépulcre de marbre, Paolo Malatesta et Fran- 
cesca, fille de Guido da Polenta, seigneur de 
Ravenne, qui furent mis à mort par Lanci- 
lotto, fils de Malatesta, seigneur de Rimini, 
frère dudit Paolo, trouvés sur le fait d'un 



128 FRANÇOISE DE RIMINT. 

acte déshonnête et misérablement tués tous 
deux d'un coup de poignard, comme le dit 
Pétrarque dans le Triomphe d'amour. Leurs 
vêtements étaient de soie, et, quoique enfermés 
depuis tant et tant d'années dans ce sépulcre, 
ils ont été retrouvés en parfait état de conser- 
vation. » 

Sur quel document s'appuie le Sascorbaro, 
personne ne peut le dire; mais ce qui est cer- 
tain, c'est que la légende s'est faite. Boccace 
et la plupart des chroniqueurs ayant avancé 
que les deux corps furent réunis dans la même 
tombe, cette assertion sans preuves, dont nous 
ne tiendrons qu'un compte médiocre, est ve- 
nue confirmer l'opinion du conteur florentin. 
Rimini tient à sa légende, si légende il y a, 
et on peut voir dans le palais Gambalunga, 
dans les salles de la Bibliothèque de la ville, 
un morceau de soie tissée d'or, plaqué dans 
un cadre, sur lequel le docte fils de Tonini, 
successeur de l'historien de Rimini, n'appelle 



OU LE MEURTRE A-T-IL EU LIEU? 129 

pas volontiers l'attention des voyageurs éru- 
dits, mais où le vulgaire cherche avec com- 
plaisance une relique contemporaine de Fran- 
cesca et de Paolo. 




Palais de Pesaro. 



17 



CHAPITRE V 



CONCLUSION 



n peut résumer les faits et 
déduire de ces assertions 
diverses et controver- 
sées quelles sont celles 
qui paraissent positives 
et qui donnent à un fait 
aussi lointain son véri- 
table caractère. Pleins de pitié pour la vic- 
time, les uns ont vu dans Francesca une ten- 
dre créature sacrifiée à l'ambition d'un père ; 
et tous, poètes, peintres, sculpteurs, musiciens 




l34 FRANÇOISE DE RIMINL 

même, ont dessiné d'après Dante une figure 
suave, pleine de jeunesse, de grâce et de 
beauté. Au sortir de la couche où, par un 
cruel artifice de sa famille, elle avait trouvé le 
Sciancato, abrupt, rude et cruel, à la place 
du beau Paolo, ils l'ont fait tomber pâmée 
aux bras de celui qui Pavait d'abord conduite 
à l'autel. Bientôt, après quelques recherches 
nouvelles, sur le bruit qu'en avaient répandu 
les premiers archivistes qui ont eu la curiosité 
de creuser le sujet , il y a eu réaction : un poète 
satirique a même insinué qu'au moment de 
sa faute et de sa mort, Francesca 

« N'avait plus tout à fait la fraîcheur du matin, » 

et une école s'est formée, qui a vu dans la fille 
des Polenta une matrone sur le retour, séduite 
en son automne par un jouvenceau. 

La vérité est au milieu; Francesca était 
belle, noble, fière, d'un caractère altier; car 
Dante lui-même, si sobre de détails, atteste 



CONCLUSION. i35 



son énergie : c'est elle qui répond, tandis que 
Paolo ne sait que fondre en pleurs, et elle 
cloue au front de son mari le nom de « Cain ». 

Francesca devait avoir dix-huit ans au mo- 
ment de son mariage, vers 1275; l'année de 
sa mort elle a vingt-huit ans. Il est diffi- 
cile de révoquer en doute que son beau-frère 
Paolo soit venu l'épouser par procuration, 
et, dès le premier jour, elle a conçu pour lui 
la passion qui leur coûtera la vie à tous deux 
dix années après. Il faut en conclure qu'elle 
a la longue pratique de la connivence amou- 
reuse; et, quand elle tombe frappée dans les 
bras de son amant, elle laisse à son mari une 
fille, Concordia, à laquelle le Sciancato a 
voulu donner le nom de sa mère. 

Giovanni, lui, a plus de trente ans quand il 
l'épouse, — puisqu'il a rempli déjà l'office de 
Podestat; — on le connaît au physique, et son 
caractère est écrit à chaque page des chroni- 
ques du xiv e siècle. Rude et déhanché, c'est 



i36 FRANÇOISE DE RIM1NI. 

m 

un guerrier fameux, célèbre déjà dans toute la 
région : c'est aussi un politique habile; soldat 
farouche, il soupçonne sa femme, il Pépie, il 
la frappe. Et, le lendemain, il épouse Zambra- 
sina; c'est le digne aïeul de Sigismond Mala- 
testa, que nous avons pris pour le héros de 
notre dernière étude (un Condottiere au 
xv e siècle), et Giovanni est tout à fait dans la 
tradition des Malatesta : son petit-neveu, le 
plus illustre rejeton de sa maison, le fils de 
Pandolphe, Poliorcète, empoisonnera deux 
de ses trois femmes et sera fidèle, jusque dans 
la mort, à sa concubine, Isotta de Rimini, 
chantée par les poètes du xv e siècle. 

Paolo est « beau comme le jour » ; même 
dans les actes notariés du temps et les brefs 
pontificaux, il est désigné sous le nom de 
« Paolo il Bello ». C'est un prince de conte de 
fées, mais il y a un nuage sur l'amour qu'il 
inspire; car, six ans avant de voir Francesca, 
il a épousé Orabile Béatrice, et, Tannée même 



CONCLUSION. 



1.S7 



de son union, il a, de sa femme, un fils, 
Uberto di Paolo, et bientôt après une fille, 
Margherita. 

Ce beau Paolo a failli passer dans l'histoire 




Sigismond, Fils de Pandolphe. 



pour un bellâtre qui ne connaissait que l'art 
d'aimer. On a dit de lui qu'il était plus amou- 
reux des divertissements de la paix que des 
travaux de la guerre, et Benvenuto da Imola, 
un des premiers commentateurs de Dante, 

l'a perdu de réputation. Francesca, énergique 

18 



i38 FRANÇOISE DE RIMINI. 

et profonde, par une inconséquence qui ne 
manque d'analogue dans aucune histoire de- 
puis la création du monde, aurait été séduite 
par l'allure de son cheval, la blancheur de 
son teint et le tour galant de ses cheveux. Il 
avait évidemment ce qui plaît aux femmes. 
Mais il faut rendre justice à tout le monde, 
même aux amoureux du xiii c siècle dont la 
conduite n'est pas irréprochable; s'il n'est 
point un héros comme le Sciancato, Scipione 
Ammirato, l'historien à gage des premiers 
Médicis, a cependant prouvé que Paolo avait 
été mêlé aux choses du gouvernement : en 1 283, 
il était capitaine du peuple et conservateur de 
la paix à Florence. Il est vrai de dire que, 
le i er février de cette même année, il assure 
qu'il a de sérieuses affaires qui l'appellent à 
Rimini, et il demande son congé, qu'on lui 
accorde (licen^a di andarscne a casa). Des 
chroniqueurs, qui ont voulu venger la morale, 
ont profité de cela pour en conclure que ce 



CONCLUSION. ioç) 



n'était pas sa femme Orabile, la fille des Chiag- 
giolo, qu'il avait hâte de retrouver, mais bien 
la femme de son frère, qui lui tenait plus à 
cœur. On dit bien qu'on l'aurait vu encore che- 
vauchant, vers 1288, autour du « Poggio di 
San Arcangelo », mais, dans les documents de 
première main, on ne retrouve plus sa trace 
à partir de l'époque présumée du meurtre, 
tandis qu'on suit le meurtrier jusqu'en 1304. 

Au moment où il n'a qu'à paraître pour 
plaire, Paolo a vingt-trois ans, étantnéen 1252; 
on lui reste fidèle jusqu'à la mort, et il suc- 
combe vers Page de trente-quatre ans. 

Tout ce qu'on dira de plus sera hasardé, et 
on conçoit bien qu'il ne s'agit pas de restituer 
dans ses détails une scène épisodique qui se 
serait passée vers 1285 : tous les historiens se 
prendraient à sourire. Mais, enfin, il y a trois 
ou quatre faits dont je ne crois plus qu'on 
puisse douter après avoir comparé les asser- 
tions des chroniqueurs. 



140 



FRANÇOISE DE RI M IN f. 




AixTENANTque nous avonster- 
miné l'enquête, nous ne plai- 
derons pas coupable; l'huma- 
nité a des trésors d'indulgence 
pour ces fragilités historiques, et on ferait 
peut-être mieux de ne pas porter la main sur 
ces légendes. Cependant, à tout prendre, 
j'aime mieux le récit de Boccace, même comme 
sujet d'opéra, que l'invention qui vient de 
fournir à M. Ambroise Thomas l'occasion d'é- 
crire une nouvelle partition. Tout était dans 
l'histoire, la guerre, l'amour, le drame, le dé- 
cor; tout ce qui peut fournir un sujet heureux 
et mouvementé. Mais le droit des poètes est 
incontestable, à la condition qu'ils aient du 
génie, et il ne sied à personne de faire le pé- 
dant; je n'insiste donc pas. 

A dire vrai, Francesca di Polenta, celle de 
l'histoire, se meut peut-être un peu aisément 



CONCLUSION. 141 



dans des liens de famille que, pour sa mémoire, 
on aurait voulus plus étroits; et la familiarité 
amoureuse dure un peu longtemps pour sa ré- 
putation d'épouse et de mère. Mais en vain 
nous entasserons des documents et nous re- 
monterons aux sources pour savoir si elle fut 
plus malheureuse que coupable, et si elle a 
expié une imprudence ou un crime : c'est le 
grand poète qui reste le grand historien. Ne 
cherchons plus à rattacher à la terre ces figu- 
res qui planent dans la poésie, et ne nous éton- 
nons point de ne trouver ni le tombeau de 
Juliette, ni le balcon de Roméo. Si l'histoire 
a des droits, si la vérité est immortelle et si 

... Ceux qui se sont passés d'elle 
Ici-bas ont tout ignoré, 

Fart est souverain, et le génie est roi. En 
vain nous voudrions évoquer ces touchantes 
images et leur rendre leur physionomie vraie : 
les poètes les ont prises à la terre et les ont 



142 FRANÇOISE DE RIMINI. 

emportées cTun bond vers la postérité. Si les 
âmes sensibles ont été froissées en apprenant 
certaines vérités cruelles dont il me semble 
difficile de douter, qu'elles se consolent en 
songeant que, par un merveilleux privilège du 
génie, c'est la fiction qui est devenue vraie et 
c'est elle qui reste immortelle. Tous les traits 
exacts et nouveaux qu'on serait tenté d'ajouter 
ne feront que diminuer le prodigieux relief et 
la vie surnaturelle que conservent jusque dans 
la mort « les deux âmes désolées qui ne seront 
jamais séparées ». 




TABLE DES CHAPITRES 



ORIGINE DES DEUX FAMILLES 

Pages. 

Etat politique de la Région. — Etablissement des 
Républiques. — Les Condottieri. — Ils fondent des 
dynasties 9 a 23 

LA DIVINE COMÉDIE 

La Francesca. — Le Sciancato. — Paolo II Bello. — 
Portraits historiques de l'assassin et du meur- 
trier 27 à 52 

DANTE ET LA FRANCESCA 

Témoignages contemporains ou les plus anciens. — 
Boccace et la légende. — Les relations de Paolo et 
de la Francesca 55 à io3 



OU LE MEURTRE A-T-IL-EU LIEU 



? 



Où le meurtre a-t-il eu lieu? — Est-ce àRimini'r — 
Est-ce à Pesaro ou à San Arcangelo? — Preuves à 
l'appui de chacune de ces assertions. — Opinion 
de Tonini. — Opinion de M& r Marino Marini. — 
Notre conclusion à ce sujet 107 à i2q 



i 4 4 



TABLE DES CHAPITRES. 



CONCLUSION 



Pages. 



Résumé des faits qui peuvent être regardés comme 
acquis à l'histoire. — Sigismond-Pandolphe Mala- 
testa. — Le Dante reste le grand historien devant 
la postérité. — Sa légende devant l'histoire. 1 33 à 142